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Guy Sitbon a raconté le Burkina Faso dans le Journal « Marianne » du 23 au 29 février 2008
31 mars, 2010, 0:43
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Au cœur d’un des pays les plus pauvres d’Afrique, la famine inavouée 

Sous des dehors paisibles, le pays des Hommes-Intègres cache la souffrance de ses paysans. Une disette rampante est déjà installée. En attendant pire ?  « J’ai honte de vous le dire, monsieur Marianne, mais je n’ai pas le droit de vous le cacher » ose le notable du village. La plupart ici ont faim. Même après avoir mangé un bol de riz, ils ont encore faim. Pour vérifier, M. Marianne, comme on m’appelle ici, est tenté de faire l’expérience, de jeter au vent une marmite de riz rien que pour vérifier qu’on lui dit vrai, pour voir si les enfants se jetteront dessus comme des moineaux affamés. Le courage ou l’indécence me manquent. Offrez les reliefs de votre repas au premier venu (expérience plusieurs fois renouvelée). Il les dévore instantanément. Soulevez au hasard le couvercle d’une marmite posée au bord d’une cahute. Quelques cuillerées de riz bouilli. Assise sur une pierre, Judith fait ses comptes. Elle doit nourrir ce soir quatre adultes et trois enfants. Pour condiment, un doigt de bouillon au fond d’une casserole. Elle le sait, comme hier soir, ça ne suffira pas. Le prix du riz a augmenté, le sorgho est inabordable, son petit commerce ne lui rapporte presque plus rien, les gens n’ont pas d’argent Son mari lui apporté le bois de cuisine, pas de sous, il ne travaille pas. Ce soir, s’il rentre à temps, il pourra grignoter avec les autres, sinon il ira ailleurs trouver sa pitance. Judith nous conduit à son champ à travers les ruelles terreuses. Elle l’a ensemencé mais, voyez, rien n’a poussé. Cette année aucun champ ne donnera. Les inondations ont tout ravagé ; après, on n’a pas eu de pluie. Alors, voyez « . On voit. Des sillons de poussière sèche comme la peau, comme la soif, comme la faim. Si vous n’aimez pas les histoires tristes, si vous avez suffisamment d’ennuis comme ça pour ne pas vous prendre la tête avec encore les aventures des crève-la-faim, tournez vite la page. Mais avant de passer à un autre article sachez au moins ceci : ici, au Burkina Paso, des millions, je dis bien des millions et des millions d’êtres humains comme vous et moi, sont littéralement en train de mourir lentement de faim. Le Pr Touré, comme la plupart des gens informés qu’on interroge ici, évalue les affamés à deux-trois Burkinabés sur dix, peut-être plus. J’ai passé au crible une dizaine de villages, pas plus, et enquêté dans les grandes villes. Le drame me paraît très sous-estimé, mais va pour 20 % de « malnutrition aigue », selon l’euphémisme des organisations internationales. On arrive à 3 millions de nos pareils qui crèvent la dalle et s’endorment la faim au ventre. Les télévisions peuvent venir elles ne verront rien. « Ça ne s’avoue même pas, grimace Epervier Silga, directeur d’école a Dapelgo (800 habitants). Si un enfant se plaint de n’avoir pas mangé, les autres élèves se moquent de lui, même si eux-mêmes sont dans le même état. La misère, c’est honteux, seul le mendiant la déclare et qui veut être catalogue au rang des gueux ? C’est faire savoir que votre père n’est pas seulement capable de vous nourrir, le comble de l’humiliation. Mais nous, les instituteurs, on les reconnait bien, les affamés. Ils regardent ailleurs, ils ne suivent pas le cours, on les comprend, ils ne pensent qu’à manger ». 

Les greniers se vident 

Au tableau noir, d’une robuste écriture ronde et déliée, l’instit a calligraphié une poésie d’André Theuriet à la gloire de la souffrance paysanne. On se croirait dans une école du Cantal en 1890. Même dévouement de l’enseignant, même passion pour la langue française. Soixante­ dix élèves par classe (125 ailleurs) paient 2000 F CFA (3€) par an de scolarité. Sup­portable pour la plupart des parents. En temps normal, une cantine alimentée par la contribution de chacun en sorgho et en haricots assure le repas de midi. Mais la dernière récolte a donné peu. Les greniers s’épuisent peu à peu, beaucoup sont déjà vides. M. Silga sort de sa poche la clé de la précieuse réserve. Pas un grain de sorgho ni un haricot. Deux sacs et demi de riz thaï, 120 kg en tout. De quoi nourrir six jours nos 170 gamins, peut-être sept en réduisant les portions. Et après ? Après? Peut-être un miracle ? (Ne quittez surtout pas, un petit miracle se prépare.) La prochaine récolte est loin, octobre, novembre prochains. Que fera M. Silla d’ici là ?  « Je renverrai les enfants chez eux à midi, comme je fais toujours dans ces cas-là. J’irai manger dans ma famille (son salaire de directeur, 100€, est une fortune) et le cœur serré j’enverrai revenir beaucoup le ventre creux. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? En période de famine, le gouvernement met en vente du riz à bas prix. Et quand on ne peut pas se le payer ? Et quand il n’y en a pas assez ? 

Pour détecter l’approche d’une famine, les experts disposent d’un indicateur irréfutable : les prix des céréales sur le marché.  

Surveillez les prix, alerte un fonctionnaire de la FAO (Food And Agriculture Organi­sation), s’ils sont stables, tout va. S’ils grimpent, c’est que les spéculateurs stockent, qu’on manque de marchandises, que les marchés ne sont plus servis normalement. Chaque jour, de moins en moins de gens peuvent faire leurs courses, on court alors au désastre. Ahmed Bany revient de Bit­tou, sa commune. Il a constaté que le prix de l’assiette de sorgho est passé de 250 F CFA (0,40 €) à 500 F CFA. L’aide du gouvernement est détournée sur le marché ou vendue au Niger. Tous les signes laissent prévoir une famine plus grave que d’habi­tude. Dans mon village, tout le monde le pense : à partir du mois de juin, ça va être très, très dur Comment les millions les plus pauvres (la masse de la population) subsis­teront ? On ne voit pas. Déjà aujourd’hui, beaucoup manquent. L’instituteur de Dapelgo l’a expliqué mieux que n’importe quel rapport. Dans sa région, on sème en mai-juin. Pluie de juillet à octobre. Récolte : octobre ou novembre. En 2007, accident : pluies torrentielles et inondations en juillet ; en un quart d’heure, l’eau montait jusqu’aux genoux, ça dégringolait nuit et jour. Tout a été dévasté. Il y a bien des barrages ici et là mais pas assez. Il faudrait construire, investir. Or, nous nous trouvons dans le deuxième pays le plus pauvre du monde. Dans l’ordre de la dèche, le dernier des derniers, la Sierra Leone gît pas bien loin et se meurt de vingt ans de guerre civile. Ici, l’ordre règne sur une faim non moins profonde. Après les inondations, on a semé, mais les pluies ont été avares. Récolte dans la plupart des régions : pire encore qu’on ne le craignait. Pour la prochaine moisson, il faudra patien­ter jusqu’en octobre 2008. Greniers vides, prix en flèche, comment va se nourrir dans les sept prochains mois cette population à 75% paysanne ? Mystère. Pour l’instant, ceux qui possèdent encore du cheptel vendent une chèvre, un poulet, d’autres, une radio. Et quand on aura vendu l’âne ou même la vache, seule assurance contre la maladie, quand il ne restera plus rien ni dans la case au toit de chaume ni dans le gourbi ? « Dans cette région d’Afrique, nous explique un expert en dissidence avec son organisation, la crise est permanente, la famine massive est cyclique. En 2002, nous n’avons rien vu venir, nous nous sommes trompés dans nos analyses. On n’a pas été capables de détecter les signes de la catastro­phe. Nous avons vu des dizaines de milliers de morts. C’est normal ici. Et cette année? On n’en sait rien. Peut-être pire. “Bizarre. Aucun expert, aucun ministre, aucun haut fonctionnaire n’annonce le krach alimen­taire mais, dans les villages, on ne parle que de la peur des mois, des jours qui vien­nent, on voit poindre le spectre de la grande famine. Les journalistes de la presse locale, chacun lié à son village, le sentent aussi, mais quelle nouvelle donnée ? Les prix des céréales, le discours rassurant du ministre ? Cette année sera excédentaire. La disette, l’angoisse de la mort la plus ignoble, ça ne se dénombre pas en statistiques, ça se ressent, ça s’éprouve au plus secret de l’être. Les journaux n’ont rien à décrire si ce n’est l’Afrique, l’Afrique toujours, toujours recommencée. Rien à filmer, rien à voir, rien à raconter. Si un jour des affamés se rassemblent quelque part pour réclamer leur droit à la vie, si des dizaines de cada­vres s’alignent sur les routes, les télévisions accourront, 1000 reporters raconteront la grande famine. L’émotion durera trois jours, une semaine, et on retournera aux foucades de Sarkozy Carla et Cecilia. 

Silence et impuissance 

Quelque part dans la brousse, rencontre avec Eugene, un agronome français. Son métier : contrôler l’authenticité des sésa­mes bio qu’il fournit au marché européen. Comme moi, il a crapahuté de paysan en paysan pour s’assurer qu’ils n’utilisaient pas d’engrais chimique de synthèse. Il a parlé avec tout le monde. La récolte de sésame (un autre cycle saisonnier) est satisfaisante. Mais quid des céréales ? Ce devrait être normal. Menace de famine ? Il n’est pas au courant. Les fermiers n’en ont rien dit. Il a lu les discours officiels, tout va bien.  » Mais je ne voudrais pas vous dire de bêtises.  » Il invite Casimir, son collègue burkinabé, à nous rejoindre. Casimir hoche la tête. « Bien sûr, tout le monde le sait. Les greniers sont vides, les prix montent en flèche, plein de gens ont faim, les mois qui nous attendent vont être terribles, mais personne n’en parle. Sûre­ment pas les fonctionnaires enfermés dans leurs bureaux, entourés d’une bourgeoisie prospère. D’ailleurs, si des voix officielles lançaient l’alarme, ce serait immédiatement la panique, les prix s’affoleraient, les migra­tions vers les villes s’accéléreraient et on ne ferait qu’aggraver la situation. Il vaut mieux se taire. De toute façon, on n’y peut rien. Ce qui doit se passer se passera. Imaginons que des ONG ou des Etats bienveillants déversent des milliers de tonnes sur le pays. Les grains déboucheraient fatalement sur le marché et finiraient au Nigeria, 90 millions d’habitants et suffisamment de riches pour tout acheter. Offrir de l’argent ? On peut compter sur les fonctionnaires pour en détourner l’essentiel. Que faire ? Les grosses ONG ? Elles se comportent comme de petits états. Le travail humanitaire est un travail comme un autre. Salaires et avantages orientent des carrières proches du statut des fonctionnaires internationaux. Entre la Croix-Rouge, l’aide européenne et une ONG institutionnelle, peu de différence, si ce n’est la dimension. Chacun recrute des experts grassement payés ou des locaux indemni­sés à l’africaine. Tous coopèrent, comme il se doit, avec les administrations locales, avec toutes les servitudes incontournables. Les déperditions de gestion atteignent des sommets astronomiques. Ainsi va le « cha­rity business ». A l’exception de quelques dévouements exemplaires, beaucoup de gaspillages dans une splendide ignorance du terrain. Alors, rien à faire ? Attendre les bras croisés qu’adultes, vieillards et enfants s’éteignent en silence ? Revenons à Dapelgo, où l’instituteur Silga Epervier voit fondre le grenier de l’école avec pour seul espoir un coup de pouce de la providence… qu’il attend pour ce matin. Enfants et parents réunis sur la place du village se sont endimanchés pour accueillir Anne-Marie et Jean-Marc Bruel, deux visiteurs venus de France, dirigeants de l’association Zoodo “pour l’aide aux familles du Burkina Faso « . Une haie de gamins acclament les sauveteurs étrangers et leur ouvrent la route. Tambours, danses et youyous mettent la savane en fête. Le riz des enfants est arrivé. Le tacot essoufflé des époux Bruel s’affale au bord du préau. Cérémonieusement, on ouvre la porte arrière. Sous les yeux brillants du village, six sacs gonflés de riz surgissent comme tine marine tombée du ciel. Les instits transfèrent avec précaution le précieux chargement. La cantine est approvisionnée pour quelque temps. En attendant le prochain miracle (vous, moi, peut-être) et encore le suivant jusqu’ à la moisson d’octobre. 

La solidarité des modestes 

Une enfilade de hasards ont conduit les Bruel à Dapelgo. Technicien en insémi­nation artificielle de bestiaux, Jean-Marc recevait dans les années 80 des dizaines de stagiaires africains dans l’Aveyron. Il se prend d’amitié pour le Bunkinabé Jean­-Pierre, fermier de son état. Le stage terminé, le lien se tisse au long de plusieurs années de correspondance où suintent toute la tendresse et la misère du monde. Le fermier africain, expulsé de sa ferme, se retrouve sur une terre aride, sa famille se multiplie jusqu’à 11 enfants, la pompe à eau casse, les maladies frappent, une nièce abandonnée est adoptée. La vie comme la vie. De France, les Bruel glissent dans l’enveloppe un petit billet. Ils voudraient bien offrir davantage, mais ils ne sont pas des nababs, leurs revenus aussi ont baissé ; à eux deux, ils gagnent moins de 2500€ par mois. Ils font appel à la famille, aux voisins, aux amis, et finissent par constituer l’associa­tion Zoodo (« Amitié » en langue Morée). Pas de puissants sponsors autour d’eux, chacun verse ce qu’il peut, de 5 à 20 € par mois, suffisamment pour élargir le cercle des familles aidées là-bas dans la savane. Les Bruel entreprennent, à leurs frais, deux voyages au Burkina, s’attachent à toute la famille, au village, et découvrent un autre moyen de subventionner leur association Zoodo : acheter de l’artisanat burkinabé et le revendre sur les marches de l’Aveyron en décorant leur stand de photos de leurs amis africains. Ils éditent et vendent un calendrier (impression offerte par l’impri­meur du coin) illustré des villages à aider. Tout compris, ce n’est pas le Pérou, mais quelques milliers d’euros qu’ils dépensent chichement sans un centime de frais géné­raux : l’argent doit revenir intégralement aux Africains nécessiteux. Exactement le contraire des ONG à grand spectacle. Pas de politique, pas de discours, simplement l’amour de gens que les Bruel connaissent et qui deviennent leur propre famille. Il faut songer à tout : lunettes et loupes pour les malvoyants, stylos, cahiers et livres pour les élèves, vélo pour la gamine qui roule une heure et demie jusqu’à son école, lit toujours, sans relache, le mil, le Hz, le sorgho, car la famille manque et l’argent coûte cher. C’est à Zongo, je crois, que j’ai rencon­tré Samina, 19 ans. Assise dans la poussière au bord de son gourbi auprès de son bébé sagement assis, le métier sur ses genoux, elle tisse un pagne qu’on vend 6 € sur le marché. Elle touchera 1,50 € (1000 F CFA) pour trois jours de travail, soupire-­t’elle en souriant. Au café du coin, on dit « le maquis », les filles sont à vendre : 100 P la passe, 0,15 €, le prix d’un bol de riz à la sauce à la cuisine de trottoir. Je n’ose pas interroger les filles. « A vous, elles deman­deront 5000 F (7,50 €), normal, vous êtes blanc », me prévient-on. On classe le Burkina Faso ou pays des Hommes-Intègres à l’avant-dernier rang de la pauvreté planétaire. PIB annuel : moins que les pertes de la Société Générale en une nuit. Les seuls bénéfices d’une compagnie comme Schlumberger correspondent à quatre fois le budget de l’état. Mais n’imagi­nez surtout pas le Burkina comme un enfer. Au centre de Ouagadougou, la capitale, buildings et hôtels de luxe, en banlieue, splendides demeures pour la bourgeoi­sie et le président, avenues impeccables aussi larges qu’à Paris, festival du cinéma presque aussi couru que celui de Venise, université pauvre mais d’où sortent d’ex­cellents médecins. Si l’envie vous prenait de déménager en Afrique et que vous ne choisissiez pas le Burkina, vous commettriez l’erreur de votre vie. Douceur de vivre, 1000€ suffisent pour un train de vie cossu. Une femme de ménage à plein temps vous coûterait 70€, la même toucherait 20 ou 10€ dans un ménage de compatriotes, pour 50 à 60 heures de travail par semaine. 

La paix civile règne 

Dans un quartier spécialement pourri de Bobo-Dioulasso, Ia deuxième ville, on tombe sur une Européenne travailleuse humanitaire, seule blanche dans un océan noir. « Vous n’avez pas peur d’habiter ici ? – Croyez-moi, je suis plus en sûreté qu’à Paris ou à Rome. Si on est attaqué, on crie “Vor !” (Au voleur), et comme un seul homme tout le quartier sort machette au poing. L’agres­seur se retrouve en charpie. Personne ne s’y risque. « Même solidarité dans les villages. Le gouvernement – dirigé depuis vingt ans par l’ex-capitaine Blaise Compaoré – n’a pas à rougir de son bilan. Certes, il a pris le pouvoir à la suite de quelques meurtres, dont celui du précédent chef d’Etat, un journaliste a été assassiné, les élections pèchent contre la bienséance. Au total, un régime africain meilleur que la plupart des autres. Corrompu, mais infiniment moins que tous ses voisins ou ceux des contrées aussi honorées que la Russie, le Vietnam ou l’Iran (selon Transparency International), le pays possède la première des vertus : Ia paix civile. Hormis quelques coupeurs de route, on s’y promène aussi sereinement qu’en Finlande. L’Afrique s’entr’égorge, le Burkina se bécote. On se « perd en conjectures », comme écrivent les journaux, devant cette énigme. Alors quoi ? Ce malabar devant vous crève de faim et iI ne se jette pas sur vos poches alors qu’il sait qu’il y trouvera de quoi nourrir sa famille l’année entière ? Ne me dites pas : il y a anguille sous roche. Les connaisseurs expliquent que l’ethnie Mos­sie forme la majorité de la population, que les chefs et la morale traditionnels n’ont pas perdu toute leur autorité et qu’on se trouve ici dans une nation homogène à l’européenne. Pas de Tutsis et de Hutus, de Kikouyous et de Massais prêts à se sauter à la gorge, rien que des gentils Burkinabés mossis. Pour preuve, les tenants de cette thèse avancent la tolérance religieuse. Saydou, mon chauffeur, est né animiste, s’est converti (d’où son prénom) à l’islam et a finalement opté pour le catholicisme. Il préfère la messe du dimanche à la prière du vendredi qui depuis quelques années tourne au wahhabisme en raison des lourds investissements saoudiens dans les constructions de mosquées. Ailleurs, Saydou aurait été assassiné pour apostasie. Ici, chacun prie à son gré. Non, ce n’est pas l’enfer. Un bon 50 % des Burkinabés mangent peut-être à leur faim. Moins de la moitié, peut-être seu­lement 20 ou 30 % dorment le ventre creux, entre 4 et 6 millions, pas plus. On ne saura jamais combien ils sont puisqu’il est dégradant de l’avouer, qu’ils sont pour la plupart perdus dans les villages les plus reculés, que les experts passent à côté et que finalement tout le monde s’en fout. Les journaux et les télés sont bourrés d’in­fos sur l’Afrique, mais qui nous parle de l’essentiel ? D’ailleurs, qu’auraient-ils à nous raconter que nous ne sachions déjà ? Le continent se meurt de misère ? Mais tout le monde le sait, et alors ? Alors, il y a des gens comme Anne-Marie et Jean-Marc Bruel qui ne le supportent pas. Ils ne sont pas bien riches eux-mêmes, mais ils en ont fait leur affaire. Et, comme eux, des centaines de jeunes et de vieux, venus de tous les pays comblés, débarquent en Afrique armés de quelques euros et de leur grand cœur : ils ne supportent plus l’insupportable. Des lyonnais creusent un puits, Châteauroux construit des écoles, Bordeaux, une infirmerie. Les peti­tes mains, les fourmis silencieuses qui n’attendent rien, ni la gloire ni même la reconnaissance, prennent une partie du fardeau sur leurs épaules. Et ceux de l’Arche de Zoé, ai-je demandé autour de moi, ont-ils vraiment été si malfaisants de vouloir épargner aux mômes ces mal­heurs ? Les parents que j’ai interrogés, qui ignoraient tout de l’affaire, ont été unanimes. Jamais ils ne donneraient un de leurs enfants en bas âge. Ils vivront ou mourront chez eux comme les autres. Plus tard, quand ils seront grands, aller travailler en Europe, oui, bien sûr. Pas avant, ça ne servirait à rien puisqu’ils n’aideraient pas leur famille. J’espérais trouver des excuses aux kidnappeurs d’enfants pauvres. Ils n’en ont aucune. Pris de pitié, j’ai même songé à adopter La petite Amina, 1 an, rencontrée dans les bras de sa mère qui justement n’était pas sa mère.  » J’étais dans la rue, me raconte la femme, une jeune fille de 14 ans portait un nouveau-né dans les bras. Elle me le tend pour deux minutes, le temps d’al­ler aux toilettes, et elle ne revient plus. Heureusement que j’étais là, souvent elles les jettent dans les latrines. Je suis allée à l’hôpital, le bébé portait encore son cordon ombilical. Quoique indigente on lui a accordé l’adoption, mais elle ne peut pas le nourrir. Confiez-la-moi, ai-je proposé, dans un éclair d’inconscience.- Oh non, je l’aime trop, c’est ma fille. « Quels sont nos crimes ? » C’est Saydou qui tenait à tirer les choses au clair. Interprète exemplaire, il n’ignorait rien de ce que je découvrais. Illettré, les griots lui ont appris bien des choses et il écoute RFI douze heures par jour dans sa voiture en ruine qui ne lui appartient pas. Dites-moi, monsieur Marianne, pourquoi la terre entière se sort d’affaire et nous en Afrique on s’enfonce. Ne faut-il pas que nous autres Noirs nous ayons commis des péchés impardonnables pour que Dieu nous ait jetés sur cette terre de sable ? Partout ailleurs il fait froid ou chaud, chez nous entre 30et 50°. Il aurait pu se contenter de 20°, non il tenait aux 50, notre punition. Et regardez­-moi, Dieu m’a fait noir ; pas marron, noir comme le charbon. Quels crimes ont donc perpétré nos ancêtres pour que Dieu nous apporte ces châtiments ? J’ai objecté à tout, j’ai parlé de l’Afrique qui prospèrera un jour et donnera un exemple au monde, je lui ai juré que je serais heureux de vivre au Burkina. Il m’a répondu de ses yeux ironiques comme on regarde les men­teurs. Pourtant, j’étais sincère. L’Afrique, au Burkina, j’y crois…. 

                                                                 


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