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Excision et autres mutilations sexuelles dans le monde et au Burkina Faso
5 juin, 2010, 4:52
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La manière choisie pour aborder ce sujet mal connu, car décrivant des procédés traditionnellement et culturellement en général maintenus sous silence, a été de rechercher dans la bibliographie médicale ou non et dans la presse burkinabé des articles et à les disposer l’un après l’autre tandis qu’ils peuvent être contradictoires parfois sur certains points. Ce qui est sûr, c’est que le Burkina est loin d’être le plus mauvais élève en la matière en Afrique de l’ouest, alors que pourtant les rituels traditionnels sont profondément encrés dans les comportements des populations. Sûrement les combats féminins, les lois et positions de la révolution sankariste sur ce point, ont fait progresser les burkinabé par rapport à ce type de coutumes. 

Généralités sur l’excision : 

Une excision est, dans son sens le plus général, l’ablation d’un petit morceau de tissu biologique. Cependant le terme excision est beaucoup plus communément utilisé pour désigner spécifiquement l’excision clitoridienneL’excision clitoridienne est une Mutilation Génitale Féminine (MGF) impliquant l’ablation de la partie externe prépondérante du clitoris (clitoridectomie) et de son capuchon, parfois accompagnée de l’ablation des petites lèvres et de la suture des grandes lèvres. Cette mutilation est illégale dans la plupart des pays du monde ; de nombreuses organisations militent pour son abolition mondiale. L’excision présente plusieurs variantes qui diffèrent par l’étendue de l’ablation et des pratiques annexes.

Etendue géographique du phénomène :

Géographiquement, la pratique se rencontre en de nombreuses parties du monde, mais elle est plus courante en Afrique subsaharienne et dans quelques régions du Proche-Orient et de l’Asie du Sud Est (Yémen, Indonésie et Malaisie) (cette liste est non exhaustive). Dans les pays occidentaux, ces pratiques se retrouvent dans les communautés issues de ces pays. Selon les pays, la proportion de femmes excisées varie de façon importante, allant de 1,4 % au Cameroun à 96 % en Guinée au début des années 2000. On considère qu’environ 100 à 140 millions de femmes ont subi une excision (principalement en Afrique). Environ 2 millions de fillettes sont susceptibles de subir une telle mutilation tous les ans. Selon une étude de l’INED, 50 000 femmes ont subi des mutilations sexuelles et vivent actuellement en France

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Une définition extensive de l’excision : 

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Les 3 différents types d’excision comparés à l’anatomie féminine normale. 

Cette large aire de répartition explique sans doute aussi une large gamme de pratiques qui relèvent toutes de l’excision. En effet, au-delà de l’ablation totale des organes génitaux externes, on rencontre également :

une ablation du clitoris seul (en fait, l’extrémité du clitoris ou du capuchon clitoridien, le clitoris faisant environ dix mm de longueur), nommée clitoridectomie ;

  • l’excision, qui consiste à enlever partiellement ou totalement le clitoris et, souvent, les petites lèvres
  • des ablations partielles

  • la forme de mutilation génitale féminine la plus extrême qui soit, nommée infibulation ou circoncision pharaonique. Elle consiste à l’ablation totale du clitoris, des petites lèvres et des grandes lèvres à l’entrée du vagin. De plus, l’entrée de ce dernier est cousue jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une fine ouverture servant aux écoulements menstruels (le plus souvent, pour préserver la virginité d’une petite fille ; l’opération est alors ensuite complétée à l’adolescence par une excision véritable ou peut être renversée par un parent ou le mari lors du mariage)

  • des pratiques chirurgicales visant à la création de tissus cicatriciels, le grattage de l’orifice vaginal ou l’incision du vagin

  • l’introduction de substances corrosives ou abrasives dans le but de provoquer un resserrement du vagin

l’introcision (pratiquée par les aborigènes Pitta-Patta d’Australie et les Conibos, branche des indiens Panos, au Pérou) qui consiste à élargir l’orifice vaginal avec une lame en pierre.

Une pratique traditionnelle :

Les pratiques d’excision sont considérées comme traditionnelles dans la mesure où elles se sont installées dans un contexte animiste ou pharaonique (c’est-à-dire bien avant l’arrivée des grandes religions monothéistes dans ces contrées). D’autre part, l’excision fait souvent office de rite de passage et de reconnaissance de la petite fille dans sa société. L’excision est actuellement défendue au nom de :

  • la préservation de la virginité (considérée comme un idéal féminin au mariage),
  • l’amélioration du plaisir sexuel masculin (par le rétrécissement du vagin ou de l’orifice vaginal),
  • la protection contre le désir féminin (considéré comme malsain par les partisans de l’excision ou non contrôlable en cas d’absence d’excision),
  • raisons hygiéniques,
  • raisons esthétiques,
  • patrimoine culturel ou traditionnel (initiation à l’état de femme, peur que le clitoris n’empoisonne l’homme ou l’enfant à la naissance…)

Dans de nombreux cas, on observe que les mères participent activement aux mutilations de leur(s) fille(s) dans le but d’améliorer leurs chances de faire un «  bon  » mariage.  Le clitoris est souvent considéré comme une imperfection de la création divine, un résidu masculin devant être ôté pour que la femme soit finie. De la même manière la circoncision ou ablation du prépuce est censée enlever à l’homme la partie féminine restante. La psychanalyste Marie Bonaparte a écrit : «  Les hommes se sentent menacés par ce qui aurait une apparence phallique chez la femme, c’est pourquoi ils insistent pour que le clitoris soit enlevé  ».

Mutilations sexuelles et religions :

Ainsi, actuellement, l’essentiel des populations qui pratiquent ces mutilations sexuelles sont soit animistes, soit musulmanes. Il existe aussi certaines communautés chrétiennes au Ghana ou au Togo qui pratiquent les mutilations sexuelles ainsi que la communauté juive des Falashas. Les sources religieuses juives et chrétiennes ainsi que le Coran ne font pas mention de cette pratique.  Cependant, l’islam peut servir de moyen de justification comme d’interdiction à la pratique de l’excision. En effet n’y a pas consensus parmi les savants sunnites sur le rapport entre islam et excision, leur position allant de l’obligation à l’interdiction pure et simple. En effet, si le Coran ne prescrit aucune obligation d’excision, certains hadiths sont utilisés par les savants recommandant ou prescrivant sa pratique pour la justifier religieusement. Est notamment mentionné, le hadith rapportant que Mahomet recommanda à une exciseuse «  Effleure et n’abuse pas, car cela rend le visage plus rayonnant et est plus agréable pour le mari.  ». De même, un autre hadith indique que «  La circoncision est une tradition louable pour les hommes et un honneur pour les femmes.  ». Dans tous les cas, si ces hadiths permettent à certains savants de recommander ou obliger l’excision, les savants défavorables à sa pratique soulignent que les chaînes de transmissions qui soutiennent ces textes seraient trop faibles pour cautionner une pratique aussi grave, d’autant qu’aucun ne mentionne d’obligation formelle. Une autre défense de l’excision s’appuie sur les valeurs et la culture des sociétés. Ainsi, considérer la femme comme responsable de tous les manquements à la morale et aux bonnes mœurs légitime le contrôle strict de son comportement (notamment sexuel). La littérature juridique qui parle de l’excision, sans la recommander formellement, l’évoque sous le vocable de «  khafdh  » ou  » khifâdh  » qui signifie l’affaiblissement du plaisir sexuel. Dans le cadre islamique, la nature primordiale de l’humanité (appelée fitra) est caractérisée par les cinq éléments suivants :

  • La circoncision
  • Le fait de se raser le pubis
  • Le fait de se couper les ongles
  • Le fait de s’épiler les aisselles
  • Le fait de se tailler la moustache. 

De ce fait, la pratique de l’excision déjà traditionnellement installée bien avant l’arrivée de l’islam, n’a pas été remise en cause par l’adoption de cette religion. Récemment certains responsables religieux musulmans ont innové en s’opposant franchement à l’excision. C’est le cas par exemple au Sénégal (où des imams éduquent les populations à risque, appuient chaque argument en citant le Coran et sensibilisent aux problèmes de santé générés par l’excision) ou en Égypte (où des responsables religieux ont appelé à l’interdiction de ces pratiques et à la punition de leurs auteurs lors d’une conférence internationale sur les mutilations génitales féminines (MGF) au Caire). De plus l’islam impose une limite lorsqu’il y a un risque pour la personne concernée.

Opposition et répression : L’excision est considérée comme une mutilation grave et injuste dans les pays occidentaux, mais aussi par des organisations internationales telles que l’ONU, l’OMS et l’Unicef. Dans la plupart des pays occidentaux, elle est poursuivie et punie comme un crime grave. Il subsiste quelques régions du monde, notamment dans certains pays d’Afrique, où cette pratique reste tolérée au nom de la tradition. Toutefois, suite aux scandales internationaux que cette pratique génère, ces États ont tendance à la réprimer plus. Raisons de l’opposition :

Les opposants à l’excision en appellent au respect de l’être humain. En effet, l’excision est une atteinte à l’intégrité physique et morale de la victime de cette pratique. La plupart des opposants sont particulièrement sensibles :

  • à la mainmise du groupe social sur la sexualité des individus ;
  • à la perte du plaisir sexuel chez la femme ;
  •  aux risques encourus par la petite fille lors d’excisions dans des conditions d’hygiène parfois insuffisantes (pouvant aller jusqu’à la mort suite à une infection), ainsi qu’à la douleur liée à l’opération, souvent faite sans anesthésie ;
  • aux risques augmentés en matière de maladies sexuellement transmissibles, de susceptibilité augmentée aux affections plus ou moins graves comme les kystes, les abcès, les infections de l’urètre, rétention urinaire, etc. ;
  • aux complications, soit directes soit indirectes, que cela entraîne lors de la miction, des règles, des relations sexuelles ;
  • aux risques de mortalité accrus lors d’un accouchement ;
  • au handicap sexuel ainsi imposé (plaisir sexuel fortement limité ou impossible, relations sexuelles douloureuses), perturbation de l’identité féminine, de la représentation de sa sexualité par la femme excisée (associée à une expérience sexuelle dégradée)  

Les moyens de lutte :

En raison de son caractère culturel et traditionnel, l’excision ne peut pas seulement se voir opposer le droit. En effet, la complicité des familles et des proches rend cette lutte législative sans effet direct. Cette approche n’est possible qu’une fois les mentalités éclairées. 

De fait, de nombreux pays africains s’efforcent de faire disparaître cette coutume en employant des moyens plus participatifs :

  • Au Burkina Faso, le gouvernement utilise simultanément ses moyens d’information, de sensibilisation et la condamnation judiciaire pour lutter contre ces pratiques
  • Au Cameroun, où ce n’est qu’en 1987 que le Comité interafricain de lutte contre les pratiques traditionnelles affectant la santé de la femme et des enfants (CI-AF) a pu cartographier les populations pratiquant l’excision, les moyens de lutte utilisés passent aussi bien par l’information, l’instruction, les mesures législatives comme les initiatives économiques (à savoir : redonner une activité aux anciennes exciseuses)
  • Au Sénégal, à la suite d’un programme d’éducation non-formelle basé sur les droits humains dispensé par l’ONG Tostan, des groupes de communautés initient de manière collective des Déclarations Publiques pour la promotion des droits humains, la santé des femmes et des filles, l’abandon de l’excision et des mariages précoces/forcés. Ainsi, selon l’ONG Tostan, 3307 communautés sénégalaises ont participé à ce type de déclarations depuis 1997

Aspects légaux :

L’excision est illégale dans la plupart des pays du monde. La plupart des pays démocratiques interdisent formellement l’excision au nom du respect des Droits de l’homme, du respect de la personne humaine et de la protection de l’enfance. Ainsi, un peu partout en Europe, des coupables d’excision sont régulièrement envoyés en prison par les tribunaux. 

En France

En France, la clitoridectomie a été préconisée à la fin du XIXe siècle par des médecins comme Thésée Pouillet (1849-1923), Pierre Garnier (1819–1901) ou Paul Broca (1824-1880) pour lutter contre l’onanisme.

Aujourd’hui l’excision constitue une atteinte à la personne. Elle entre dans le cadre des violences ayant entraîné une mutilation permanente, délit passible de dix ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende dans le cas général. Lorsque la victime est mineure de 15 ans, cela devient un crime passible de 15 ans de réclusion criminelle, 20 ans si le coupable est un ascendant légitime (Art 222-9 et 222-10 du Code pénal). Une interdiction du territoire d’une durée de cinq ans peut également être prononcée (Art. 222-47 du Code pénal).  Cependant, souvent l’excision est pratiquée lors d’un retour au pays et donc hors du territoire national. La législation française fait cependant obligation aux soignants de dénoncer toutes agressions sexuelles sur mineur. Les médecins sont tenus au signalement des cas (même potentiels) de mutilations génitales féminines, même si ces derniers sont ou devraient être effectués hors du territoire français.

Pays où l’excision se pratique traditionnellement :

En Afrique, on recense 28 pays où les mutilations sexuelles féminines sont pratiquées. La proportion de femmes excisées varie selon les pays. Trois groupes peuvent être distingués (chiffres au début des années 2000) :

  • les pays où la grande majorité des femmes sont excisées soit plus de 85 % : Djibouti, Égypte, Éthiopie, Érythrée, Guinée, Mali, Sierra Leone, Somalie, Soudan
  • les pays où seules certaines fractions de la population étant touchées et où 25 à 85 % des femmes sont excisées, proportion variant selon l’ethnie, la catégorie sociale et la génération : Burkina Faso, Centrafrique, Côte d’Ivoire, Gambie, Guinée-Bissau, Kenya, Liberia, Mauritanie, Sénégal, Tchad
  • les pays où seules quelques minorités ethniques sont concernées et où la proportion d’excisées est inférieure à 25 % : Bénin, Cameroun, Ghana, Niger, Nigeria, Ouganda, République démocratique du Congo, Tanzanie, Togo 

Selon l’UNICEF, 13 pays africains disposent de lois réprimant les mutilations sexuelles féminines et autres types de violences faites aux femmes.

  • Bénin – le Bénin n’a pas de loi spécifique sur le sujet, malgré une prévalence évaluée à 50% des femmes du pays
  • Burkina Faso – Au Burkina Faso, une loi interdisant les mutilations génitales féminine (MGF) a été promulguée en 1996, pour entrer en vigueur en février 1997. Auparavant, il existait déjà un décret présidentiel établissant un Comité national contre l’excision et prévoyant des amendes à l’encontre des personnes reconnues coupables d’excision sur des fillettes ou des femmes. La loi de 1996 a renforcé la répression. Depuis, plusieurs exciseuses ont été condamnées à des peines d’emprisonnement.
  • Côte d’Ivoire - En Côte d’Ivoire, une loi promulguée le 18 décembre 1998 prévoit que toute atteinte à l’intégrité des organes génitaux d’une femme, par voie de mutilation totale ou partielle, excision, désensibilisation ou toute autre pratique, si elle s’avère néfaste du point de vue sanitaire, est passible d’une peine d’emprisonnement de un à cinq ans, et d’une forte amende (de 360 000 à deux millions de francs CFA). La peine est portée de cinq à vingt ans d’emprisonnement si la victime meurt des suites de son opération. Par ailleurs, si la procédure est effectuée par un médecin, il risque jusqu’à cinq ans d’interdiction de pratique professionnelle.
  • Djibouti - À Djibouti, les MGF ont été interdites par la révision du Code pénal du pays, entrée en vigueur en avril 1995. L’article 333 du Code pénal prévoit, pour les personnes reconnues coupables de ces pratiques, une peine d’emprisonnement de cinq ans et une amende de un million de francs de Djibouti.
  • Egypte - En Egypte, en décembre 1997, la Cour de cassation égyptienne a rendu un arrêt en faveur d’une interdiction gouvernementale des MGF, dans lequel il est stipulé que les contrevenants s’exposent à des sanctions criminelles et administratives. Il existe en outre un décret ministériel qui interdit ces pratiques. Malgré ces lois et décrets, les MGF se perpétuent encore en très grande majorité dans ce pays, même si certains comme Abou Shawareb en juillet 2005, ont décidé d’eux-mêmes de mettre fin à ces pratiques. Le Code pénal prévoit aussi des cas de «  blessure  » et de «  traumatisme intentionnel ayant entraîné la mort  », qui peuvent éventuellement être juridiquement applicables. On a relevé dans la presse au moins treize cas de personnes poursuivies sur la base des termes du Code pénal, notamment des médecins, des sages femmes et des barbiers, accusés d’avoir pratiqué des MGF ayant entraîné des hémorragies, des états de choc et des décès.
  • Ghana – Au Ghana, en 1989, le chef du gouvernement du Ghana, le président Rawlings, s’est formellement prononcé contre les MGF et les autres types de pratiques traditionnelles néfastes. L’article 39 de la Constitution du Ghana contient en outre des éléments visant l’abolition des pratiques traditionnelles préjudiciables à la santé et au bien-être des personnes. Certains pensent que cette loi a, en fait, généré une migration des pratiques vers la clandestinité.
  • Guinée - En Guinée, les MGF sont illégales selon l’article 265 du Code pénal. Elles sont punies par une peine de travaux forcés à perpétuité et, si elles entraînent le décès de la victime dans un délai de 40 jours, le contrevenant s’expose à la peine de mort. Aucun cas de MGF n’a toutefois, à ce jour, été porté devant les tribunaux. L’article 6 de la Constitution guinéenne, qui interdit les traitements cruels et inhumains, peut aussi être interprété dans le sens de l’inclusion de ces pratiques, si un cas venait à être porté devant la Cour Suprême. L’un des membres de la Cour Suprême de Guinée travaille actuellement en collaboration avec une ONG locale, en vue d’insérer dans la Constitution guinéenne une clause spécifique interdisant ces pratiques.
  • Indonésie - En Indonésie, les autorités préparent actuellement un décret interdisant aux médecins et aux personnels paramédicaux toutes pratiques de MGF.  Les MGF sont aujourd’hui encore très répandues en Indonésie. Azrul Azwar, le directeur général des affaires de santé du pays, a déclaré que  » Toutes les structures de santé gouvernementales seront formées à relayer les informations concernant la décision d’interdiction et l’étendue du problème de la circoncision féminine. « 
  • Nigeria - Au Nigeria, il n’existe aucune loi fédérale interdisant les pratiques de MGF. Les opposants à ces pratiques se réfèrent à la section 34 (1) (a) de la Constitution de la République Fédérale du Nigeria de 1999, qui dispose qu’ » aucun individu ne sera soumis à la torture ou à des traitements inhumains ou dégradants  », pour en appeler à l’interdiction des pratiques de MGF sur tout le territoire. Un membre du parlement a élaboré un projet de législation en faveur de l’interdiction, mais ce projet n’est pas encore passé en commission.
  • Ouganda - En Ouganda, il n’existe aucune loi réprimant les pratiques de MGF. En 1996, toutefois, un tribunal a statué en faveur de la prohibition de ces pratiques, sur la base des termes de la section 8 de la Charte des Enfants, promulguée cette même année, qui rend illégal le fait de soumettre un enfant à des pratiques sociales ou coutumières néfastes pour sa santé.
  • République centrafricaine - En République centrafricaine, en 1996, le président a émis une ordonnance interdisant les MGF sur tout le territoire. Cette ordonnance a force de loi, et toute infraction à son égard est passible d’une peine d’emprisonnement allant de un mois à deux ans, et d’une amende de 5 100 à 100 000 francs centrafricains. Il ne semble toutefois pas que cette loi ait jamais été appliquée dans les faits.
  • Sénégal - Au Sénégal, depuis une loi promulguée en janvier 1999, les pratiques de MGF sont illégales. Le président Diouf a fait un appel solennel en faveur de l’arrêt de ces pratiques et de la législation les interdisant. La loi modifie le Code pénal en faisant des MGF des actes criminels, réprimés par une sentence pouvant aller de un à cinq ans d’emprisonnement. Un porte-parole du RADDHO (Rassemblement africain pour la défense des droits de l’homme) a déclaré dans la presse : «  L’adoption de la loi ne se suffit pas en elle-même, car il est désormais nécessaire de la faire appliquer rigoureusement pour que les femmes en bénéficient.  » Quelques femmes se penchent sur la question.
  • Somalie - En Somalie, il n’existe aucune loi nationale spécifique interdisant les MGF. Le Code pénal mis en place par le précédent gouvernement prévoit toutefois des clauses de «  blessures  », «  blessures graves  » et «  blessures très graves  », qui pourraient éventuellement être juridiquement applicables. En novembre 1999, le Parlement de l’administration du Puntland a approuvé à l’unanimité une législation rendant ces pratiques illégales. Il ne semble toutefois exister aucun cas de mise en application de cette loi.
  • Tanzanie - En Tanzanie, la section 169A de la Circulaire spéciale sur les crimes sexuels de 1998 interdit les MGF. Ces pratiques sont punies de peines d’emprisonnement allant de cinq à quinze ans, et/ou d’une amende ne pouvant pas excéder 300 000 shillings tanzaniens. Cette législation a débouché sur quelques arrestations, mais qui ne semblent pas avoir, jusqu’à présent, abouti sur des poursuites pénales.
  • Togo - Au Togo, le 30 octobre 1998, l’Assemblée Nationale a voté à l’unanimité une loi interdisant les pratiques de MGF. Les sentences prévues vont de peines d’emprisonnement de deux mois à dix ans, à des amendes de 100 000 à un million de francs togolais. Toute personne qui aurait connaissance de telles pratiques dans son entourage et qui n’en informerait pas les autorités, est passible d’une peine de un mois à un an d’emprisonnement, et d’une amende de 20 000 à 500 000 francs togolais 

L’éradication de l’excision, une lutte de longue haleine :

La lutte contre l’excision fait partie des grands programmes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’Unicef. Cette dernière a même fait du 8 février 2006 la «  Journée internationale de tolérance zéro pour les mutilations génitales féminines  ». 

De nombreux traités internationaux évoquent également l’interdiction de l’excision et des mutilations sexuelles féminines en général : il s’agit notamment :

  • de la convention sur les droits de l’enfant (CDE)
  • de la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination envers les femmes (CEDEF)
  • de la charte africaine sur les droits et le bien-être de l’enfant
  • de la charte africaine sur les droits humains et ceux des populations
  • du protocole additionnel sur les droits des femmes dit protocole de Maputo

En 2002, lors d’une Assemblée générale des Nations unies, la totalité des représentants se sont engagés à mettre fin aux mutilations sexuelles et à l’excision d’ici à 2010. Cette date est plutôt ambitieuse, malgré les récentes annonces (novembre 2005) faites en Afrique, où plusieurs exciseuses ont déposé leurs instruments (des lames et des couteaux, parfois rouillés).

Réparation chirurgicale :

Le chirurgien et urologue français Pierre Foldes et l’urologue Jean-Antoine Robein ont progressivement mis au point depuis le début des années 1980 une technique de réparation complète du clitoris, qui permet d’abord de supprimer la douleur latente laissée par la cicatrice. Elle résout également les problèmes obstétriques et urologiques causés par l’excision. En France, environ 800 femmes ont bénéficié de cette opération sous anesthésie générale ; quatre autres chirurgiens, formés par Pierre Foldes, pratiquent cette opération en Égypte et au Sénégal. Cette technique est inscrite à la nomenclature des actes médicaux remboursés de la Sécurité sociale française.

Un article écrit à partir d’un travail trouvé sur Wikipédia 

Le Burkina Faso fait reculer l’excision 

120 millions de femmes africaines mutilées ; au Burkina Faso, le gouvernement s’est résolument engagé il y a deux ans contre la coutume de l’excision. Après des années d’efforts, le sujet n’est plus tabou et les mentalités commencent à changer, mais lentement : 66 % des femmes seraient encore excisées, contre 70 % il y a vingt ans. Quand les familles font encore opérer leurs filles, elles le font clandestinement et sur des enfants de plus en plus jeunes, les accidents étant mis au compte de la «  sorcellerie  ». Mais il faudra du temps pour déraciner une pratique qui relie chaque communauté à ses ancêtres et touche au cœur de l’identité sexuelle. 

Il est midi à Sissamba, dans la province du Yatenga, dans le nord-est du Burkina Faso : un gros village aux maisons de banco, serrées autour des greniers pointus et courts sur pattes où l’on entrepose les précieuses réserves de mil. La chaleur est déjà écrasante, mais, à l’ombre d’un arbre, une douzaine d’hommes se sont rassemblés pour écouter les gens du comité provincial de lutte contre l’excision. C’est jour de marché. L’assistance est exclusivement masculine, à l’exception de Fatoumata, la sage-femme diplômée du village, qui n’osera pas intervenir dans la discussion. Car les hommes sont là. Presque tous des grands pères chenus, responsables des huit quartiers de Sissamba, dont le plus âgé est presque toujours «  chef de terre  ». Ces patriarches influents dans leur communauté savent que l’excision est un enjeu politique pour le gouvernement de Ouagadougou – depuis 1996, l’excision des filles est passible de sanctions pénales. L’un d’eux lève le doigt : «  Est-ce que le comité pourrait nous réexpliquer les conséquences de l’excision, qu’on soit sûr de bien comprendre ?  » Mme Soré Nanténé, fonctionnaire de l’action sociale, détaille alors longuement, en langue Mooré, les suites néfastes de la coutume immémoriale, très répandue en Afrique, qui consiste à enlever le clitoris et souvent les petites lèvres pour débarrasser le sexe féminin de tout ce qui peut rappeler le masculin, afin de «  rendre la femme complètement femme  ». Elle parle des risques d’hémorragie, si forte parfois que l’exciseuse ne parviendra pas à l’arrêter avec les hémostatiques traditionnels. Elle parle du choc de la douleur, dans cette partie du corps hautement innervée et vascularisée, des risques d’infection et de tétanos, lorsqu’on suture la plaie avec la bouse de vache, des cicatrices qui rendent les accouchements difficiles et perturbent une fonction urinaire normale. Applaudissements polis. Les hommes ont l’air d’approuver, parce que le gouvernement le souhaite, mais qu’en pensent-ils vraiment ? Leurs pensées sont un continent souterrain, qui sait si bien s’arranger des exigences trop visibles des gouvernements et des désirs des bailleurs de fonds, pour qui la lutte contre l’excision est «  un indicateur positif  » de développement. Un des chefs de quartier invoque la toute- puissance de la coutume, la force des interdits qui ont marqué toute son enfance. «  Si tu passes outre, tu vas mourir.  » Ils le croyaient et le croient toujours, même si l’on s’acharne à leur démontrer qu’ils ont tort. «  On a peur quand même  », avoue l’un des grands pères de Sissamba. La mort est si fréquente dans ces sociétés rurales, comment ne pas l’expliquer comme une punition ? Car le corollaire de : «  Tu vas mourir si tu enfreins les règles  » est bien sûr : «  Tu as une chance de vivre si tu les respectes  ». Si quelqu’un a respecté les règles mais meurt quand même prématurément, une autre explication est tenue toute prête, imparable : c’est une victime des sorciers, ces êtres malfaisants qui se cachent au sein de la communauté et possèdent le mystérieux pouvoir de «  manger les âmes  ». La croyance en la sorcellerie, profondément enracinée dans les sociétés africaines, est le socle sur lequel s’appuie la pratique de l’excision. Qui dit, d’ailleurs, que l’excision peut entraîner la mort ? Les agents du gouvernement l’affirment, on les écoute, mais sans trop de conviction. Quand on demande aux vieux de Sissamba – deux mille trois cents habitants – s’ils ont jamais eu connaissance de décès de petites filles excisées, ils secouent la tête : personne n’a rien vu ni entendu de ce genre. Tout se passe toujours bien. De toute façon, on établit rarement des actes de décès, en principe obligatoires. «  Les gens ont compris l’importance de l’acte de naissance, parce qu’il permet d’obtenir des aides du gouvernement, résume un fonctionnaire. Mais l’acte de décès…  » Silence des statistiques sur ces morts de petites filles. «  Nous avons réussi à briser le tabou et à susciter une prise de conscience nationale  », affirme Mme Miriam Lamizana, la très active présidente du Comité national de lutte contre l’excision (CNLPE), qui se souvient encore des réactions lorsque le journal télévisé de 20 heures, en 1992, a présenté le fameux mannequin de plastique – représentant les parties génitales féminines – qui permet de montrer les méfaits de l’excision. La presse parle alors de «  thérapie de choc  », et le ministre concerné suggère à Mme Lamizana de «  changer de stratégie  ». «  J’ai répondu : quand il s’agit d’excision, on ne peut pas montrer les dents… «  Les réactions sont encore plus violentes quand le comité, en 1996, projette à quatre-vingts chefs coutumiers un documentaire tourné dans le sud du Nigeria, La Duperie, œuvre du Comité interafricain contre les mutilations sexuelles, où l’on assiste à l’excision d’une petite fille sur un marché, dans les pleurs et les hurlements. Avant de voir le film, les chefs râlaient : c’est une affaire de femmes, ça ne nous concerne pas ! Puis, dès les premières images de l’excision, ils se sont enfuis, ils n’ont pas supporté. A la reprise de séance, ils ont dit :  » On ne savait pas que c’était ça, l’excision « . L’un d’eux s’est même écrié :  »Les femmes sont des sorcières de faire une chose pareille ! «  Du coup, ils ont signé une déclaration d’engagement contre cette pratique.  Le même film, volontairement traumatisant, a provoqué «  un choc maximal  » quand la télévision nationale en a passé un bref extrait il y a deux ans. «  Des tas de gens m’ont téléphoné pour exiger que je fasse arrêter sur le champ la diffusion, se rappelle M. Jacob Ouedraogo, haut commissaire (préfet) de la province du Yatenga. Le lendemain, ils m’ont dit qu’ils iraient casser les installations de la télé si on s’avisait de recommencer !  » Il constate qu’après cette thérapie brutale «  les choses bougent, mais ça reste souvent émotionnel. Quand on voit des scènes horribles, on pense à son propre enfant. Ensuite, on se heurte à nouveau au mur de la croyance traditionnelle qui veut que la femme modèle soit excisée  ». M. Jacob Ouedraogo veille pourtant à ce que les filles de sa propre famille ne subissent pas l’excision, et croit à la valeur exemplaire de ce comportement. «  Je dis toujours aux gens que, s’il y a un châtiment des ancêtres, c’est moi qui serai frappé, car c’est moi qui ai pris la responsabilité, et un tel engagement a du poids, parce que j’appartiens à leur culture.  » Scolariser davantage dans les campagnes : Les «  leaders d’opinion  » ont ainsi été la cible privilégiée – avec les commissaires de police, les accoucheuses et… les exciseuses – des quelque 168 causeries, 35 séminaires de sensibilisation (dont 28 pour la seule année 1997), et 30 conférences, sans compter les émissions de radiotélévision, qui ont jalonné le travail du CNLPE. Le Burkina Faso est l’un des cinq pays d’Afrique à s’être doté d’une loi réprimant l’excision, et l’un des rares résolument engagés dans cette lutte. Il s’agit du Nigeria, du Ghana, de la Guinée, de l’Egypte et donc du Burkina, qui seront bientôt rejoints par le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Chapeauté par le ministère de l’action sociale et de la famille, le comité dispose aussi depuis 1994 de véritables moyens financiers, fournis notamment par les Pays-Bas, le Danemark, le Canada et les organismes liés aux Nations unies telle l’Unicef. Les principaux donateurs, les Pays-Bas et le Danemark, ont débloqué des sommes équivalant à 2 100 000 francs et 1 500 000 francs.  Cette activité intense suscite parfois l’agacement. «  Faut-il vraiment se concentrer à ce point sur l’excision ?  », interroge Amadou, un homme politique – du parti au pouvoir – dont ni la fille ni les nièces ne sont excisées, situation désormais commune parmi les élites urbaines. «  Il faudrait surtout scolariser davantage dans les campagnes, et l’on verrait automatiquement diminuer la pratique de l’excision.  » La scolarisation, c’est en effet là que le bât blesse : selon les chiffres officiels, 35 % seulement des garçons vont à l’école, et à peine 10 % des filles. Des chiffres faibles pour un pays de 10 millions d’habitants, à vocation essentiellement agricole, mais qui possède une université de bon niveau. Ils éclairent au moins en partie l’attachement de la population à l’excision. «  Même les intellectuels subissent la pression sociale, souligne le docteur Michel Akotionga, du CNLPE. Il y a un désir très fort de continuité, et l’excision est souvent ressentie comme une compensation à la scolarisation des filles, une barrière contre la liberté sexuelle qui risque de déstabiliser les familles.  » D’autant plus que l’école est parfois un lieu de «  séduction  », voire d’abus sexuels commis par les enseignants sur leurs élèves féminines, y compris dans le primaire. Au-delà, l’école publique a déçu les espoirs placés en elle. «  Les familles reprochent à l’école de produire des chômeurs qui méprisent le travail de la terre et vivent aux crochets de leurs parents, remarque le haut commissaire du Yatenga. C’est pourquoi, dans notre province fortement islamisée, on assiste à un grand essor des medersas, ces établissements musulmans financés par les parents, où l’on combine enseignement religieux, calcul et sciences naturelles.  » Les enseignants de ces medersas, souvent formés par des instituts d’obédience saoudienne ou koweïtienne, sont favorables à la scolarisation des filles et hostiles aux «  superstitions  » datant d’avant l’islam – l’excision est inconnue dans les pays du Golfe, sauf à Oman. Le Coran ne mentionne d’ailleurs jamais l’excision : seul un  » dit  » (hadith) controversé, attribué au Prophète, recommande que la mutilation soit la plus légère possible. La majorité des théologiens musulmans ont refusé, ces dernières années, de lui prêter une légitimité religieuse. Presque tous la désavouent, à l’exception notable de certains islamistes égyptiens qui se posent en défenseurs des professions médicales, pour lesquelles l’excision est un gagne-pain. La «  géographie de l’excision  » est loin de coïncider avec celle de l’influence de l’islam. Ainsi dans le nord du Nigeria, les Haoussas musulmans n’excisent pas leurs filles alors que cette pratique est très répandue dans le Sud chrétien. C’en était un aussi pour Mme Mariam Nebié, cinquante-quatre ans, fille et petite-fille d’exciseuses, qui exerçait encore il y a peu dans la cour de sa petite maison du quartier de Tiendpalogho, à Ouagadougou. Elle recevait par excision 1000 CFA (1,5 €) et des cadeaux en nature. Mais elle a fait un bref séjour en prison, en 1995, et se contente depuis de circoncire les garçons. La peur du gendarme a des effets dissuasifs, souligne le maréchal des logis Antoine Sanon, chargé par le CNLPE de sensibiliser policiers et militaires. En 1997, plusieurs exciseuses ont été traduites devant les tribunaux avec leurs complices, et ont récolté des peines allant jusqu’à cinq mois de prison ferme et 50000 CFA d’amende. Il insiste sur le fait qu’il n’existe pas de «  brigade anti-excision  », mais une disponibilité des forces de police à intervenir dès qu’elles sont averties. L’antenne SOS-excision créée l’an dernier a reçu une vingtaine d’appels : «  Avant, c’était impensable en Afrique de dénoncer ses voisins.  » Le code pénal burkinabé prévoit un emprisonnement de six mois à trois ans, et de cinq à dix ans si l’excision a entraîné la mort. L’une des conséquences de cette évolution est d’inciter les parents à faire exciser leurs filles de plus en plus jeunes, souvent à moins d’un an. «  Autrefois, c’était un rite de passage impliquant une initiation, avec une retraite hors du village. On y apprenait à affronter la douleur de l’accouchement et toutes les souffrances de la vie « , rappelle la sociologue Isabelle Gillette, militante du Groupe femmes pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles (GAMS : 66, rue des Grands-Champs, 75020 Paris, tél : 01-43-48-10-87) et auteur d’une thèse sur la polygamie et l’excision dans l’immigration africaine en France. Mais, avec la scolarisation, dès les années 60, des filles ont commencé à fuir ou à se rebeller. Aujourd’hui, les mères disent :  » Si elle le subit bébé, elle oubliera très vite la douleur ! Les risques d’accident sont plus élevés avec de tout petits bébés, et la souffrance n’en est que plus brutale et incompréhensible pour l’enfant, puisqu’elle perd tout caractère initiatique « . Pourtant, des parents qui aiment leurs enfants persistent à les conduire à l’exciseuse, dans la clandestinité et l’angoisse d’être dénoncés. Pourquoi ? «  Certains disent que, si la fille n’est pas excisée, elle va trop aimer les hommes  », répond Mme Nébié. Cette volonté de brider la sexualité féminine arrange certes les hommes, dans une société polygame où les épouses fournissent des bras pour le travail agricole, à condition que le mari s’acquitte ponctuellement de son devoir conjugal. Mais elle apaise aussi une peur qui obsède les femmes elles-mêmes : celle de voir leur mari multiplier les aventures, oublier sa famille, délaisser ses enfants, surtout dans un univers urbain qui change les règles et brouille les pistes. La frigidité est le prix à payer individuellement pour que l’ensemble des femmes «  se tiennent tranquilles  ». Et les sages épouses burkinabé pestent contre toutes ces Togolaises et Ghanéennes qui ne jouent pas le jeu de l’excision et leur prennent leurs hommes, justement «  parce qu’elles ont une autre attitude dans la sexualité  », remarque Mme Lamizana. Il y a une seconde raison à l’excision, aussi importante aux yeux des femmes : la crainte que le clitoris puisse «  tuer l’enfant  » s’il touche sa tête lors de l’accouchement. Mme Nebié raconte qu’il n’y a pas longtemps une femme de trente ans, qui avait accouché successivement de quatre enfants mort-nés, est venue la supplier de l’exciser : elle était persuadée que son clitoris tuait ses bébés. Signe cependant d’un renversement d’attitude, le maréchal des logis Sanon a été appelé dans un village parce qu’une femme avait été excisée à quatre ou cinq mois de grossesse : cette fois, des voisins craignaient que l’excision ne provoque la mort de l’enfant. Mais que dire de cette infirmière de Ouagadougou qui, n’arrivant pas à concevoir malgré un traitement moderne contre la stérilité, se fait exciser en dernier recours, à trente ans passés… et tombe enceinte ? «  Il sera très difficile de la convaincre, soupire le docteur Akotionga, que c’est une simple coïncidence.  » Une coïncidence ? Ou la preuve que, dans la plupart des sociétés humaines, le corps est soumis à un «  marquage symbolique  » qui l’influence secrètement et signe l’appartenance à une communauté. Il n’est pas facile d’y renoncer, même pour se sentir plus libre. Les patriarches de Sissamba admettent que certaines coutumes qui avaient jadis force de loi, comme les scarifications faciales, sont tombées en désuétude : «  Si la coutume a évolué sur ces points, elle peut changer aussi sur l’excision.  » Mais cela demandera plus de temps, parce que l’excision touche cette ultime frontière inscrite en chacun : celle d’une identité sexuelle fragile dans un monde mouvant où les femmes s’affirment davantage, et où les hommes, parfois, se sentent menacés. Ne voit-on pas de brillantes étudiantes de Ouagadougou refuser de faire un troisième cycle pour ne pas intimider les époux potentiels ?  L’excision n’est donc pas seulement la survivance d’un mode de pensée «  archaïque  ». Elle est aussi une réponse, violente et illusoire, à des questions conflictuelles suscitées par le monde moderne : comment contrôler la sexualité de nos enfants ? Quel équilibre désormais entre hommes et femmes ? Entre individu et communauté ? Les habitants du Yatenga ne vivent pas en vase clos. Beaucoup ont voyagé, dans leur pays ou en Afrique de l’Ouest. Ils sont souvent conscients de la relativité des coutumes, comparent volontiers les différents systèmes de mariage, de dot, de filiation. Mais ils vivent aussi dans un univers où les décrets de la terre et du ciel pèsent bien plus lourd que ceux de l’Etat. Où l’on attend avec anxiété le retour des pluies. Où l’on se demande comment échapper à la disette lorsque, comme cet hiver, les récoltes étaient maigres. Et où rien n’est plus important que de mettre des enfants au monde, puis de les maintenir en vie, afin que ne se rompe jamais le fil qui relie aux ancêtres. Précisions apportées par l’auteur : On distingue plusieurs formes d’excision. L’infibulation, pratiquée surtout dans la corne de l’Afrique, impose aussi la suppression des grandes lèvres et la fermeture presque complète de la vulve, «  cousue  » avec des épines.

Article issu du  » Monde Diplomatique « , écrit par Joëlle Stolz, journaliste Un article sur le thème  » comment l’excision recule au Burkina Faso « 

Pour quelques jours, c’est encore la saison sèche au Burkina Faso. Bientôt, on ne passera plus à Bissiri, petit village de brousse situé à une cinquantaine de kilomètres de Ouagadougou, la capitale. Une trentaine de maisons en briques, éparpillées sur plusieurs mètres carrés, parfois précédées d’une cour fermée par un mur. Sous un gros arbre, une cinquantaine de personnes attendent. Membre du Comité national de lutte contre la pratique de l’excision (CNLPE), Mme Aminata Ouedraogo se réjouit : «  Ils sont motivés, c’est déjà ça.  » Le sont-ils par l’intérêt supposé de ce qu’on va leur dire ? Par la perspective d’une distraction ? Par le défraiement que les chefs reçoivent ? En tout cas, ils sont là, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Avec trois collègues du CNLPE, Mme Ouedraogo est venue animer une des dernières «  causeries éducatives  » de la saison. Leur relais sur place, un jeune garçon d’une vingtaine d’années, vêtu d’une chemise en tissu imprimé reproduisant l’affiche de la Journée internationale de la femme, commence un discours en Mooré, seule langue que tous comprennent. Pendant dix minutes, il parle d’un ton monocorde. Mme Ouedraogo marmonne : «  Ça ne va pas.  » Elle se lève, et renvoie le jeune à sa place. Le public attend. Et c’est un feu d’artifice. Elle mime, saute d’un pied sur l’autre, va vers les femmes, se tourne vers les hommes, pose des questions, fait participer les uns, puis les autres. Elle tire la langue. «  Vous savez à quoi ça sert, ça ?  » Certains répondent. «  A manger.  » «  A lécher  » (ricanements). «  A goûter.  » «  Voilà, à goûter ; ça sert à sentir ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. On ne vous l’a pas coupée, la langue ? Vous l’avez toujours ?  » Acquiescement. «  Alors pourquoi, plus bas, on coupe ?  » Hurlements de rires. Mais hurlements qui oscillent, puis s’arrêtent, le temps que la remarque fasse son chemin. La partie est gagnée : pendant une heure, Mme Ouedraogo va développer les arguments contre l’excision, les relier aux droits fondamentaux, mettre en parallèle les différentes coutumes en montrant qu’il n’y a là rien d’universel, démonter l’argument religieux, prendre l’Europe en exemple pour prouver que des femmes non excisées peuvent aussi bien accoucher et se marier que les autres… Depuis novembre 1996 (lire «  Un des combats de Thomas Sankara « ), l’excision est interdite au Burkina Faso, sa pratique sanctionnée par le code pénal. Et, plus étonnant, la loi y est appliquée. A Kogolonaba, dans un quartier excentré de Ouagadougou, se trouvent les locaux du CNLPE. Rien n’y sent la richesse, sinon quelques lourds véhicules 4 x 4 blancs frappés du logo du Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef). Bureaux surpeuplés, peinture qui s’écaille, couloirs encombrés de sacs de ciment. Quelques ordinateurs seulement trônent sur les tables. Il est interdit, vu le coût de la communication, d’appeler vers un téléphone portable depuis le bureau. Au mur sont punaisées des affiches contre l’excision, naïves, cruelles et crues. Ici, une jeune femme, entourée de masques africains, tient ses mains devant son sexe, conque noire d’où sourdent quelques gouttes rouges de sang. Le slogan s’étale : «  Dites non à la pratique de l’excision !  » Là, une poignée d’hommes et de femmes, fonctionnaires, tentent de lutter contre le mal. Des convaincus, des militants. Sans nuances. Pas de considération multiculturelle ici, pas de réévaluation du poids des traditions. Un mot d’ordre, un seul : faire reculer la pratique. Sociologues, chercheurs, agents publics s’y retrouvent. Depuis 1990, quarante-cinq comités provinciaux de lutte contre la pratique de l’excision (CPLPE) agissent, multipliant les déplacements sur le terrain. Car le vrai, le premier problème est l’information : aller dire dans chaque village que tout a changé, que ce qui était permis hier est interdit aujourd’hui. Il faut se représenter le Burkina Faso, l’un des pays les plus pauvres du monde (1), vaste étendue de terres souvent arides située en pleine zone sahélienne, vivant mal d’une économie essentiellement paysanne, aux mains d’un régime politique qui oscille entre arrangements avec la démocratie et périodes de durcissement. Soixante ethnies y cohabitent, qui parlent des langues différentes, avec un taux d’alphabétisation très bas (2). Quatre-vingt-cinq pour cent des habitants vivent à la campagne. Les villages sont éparpillés dans la plaine, souvent éloignés les uns des autres ; les routes goudronnées sont rares et la saison des pluies isole certaines régions pendant des mois. La première difficulté consiste à vaincre l’éloignement, les kilomètres de piste, la boue laissée par la pluie, le manque de véhicules, de haut-parleurs, même de piles pour les magnétophones… A Béré, un petit village de la province du Bazéga, une association locale, Mwangaza Action, anime une journée d’ateliers à destination des chefs coutumiers. De longues heures de travail commencent, décomposées en modules très précis. Il faut amener les intéressés à comprendre d’eux-mêmes l’absurdité de leurs positions plutôt que de leur imposer de prétendues évidences. «  La loi, c’est bien, affirme ainsi M. Roger Belensigri, sociologue travaillant à Béré. Mais ça ne sert à rien tant que les gens ne sont pas convaincus.  » Commence alors une longue suite d’exposés, dans la salle de réunion du village. Fine, habillée d’une belle robe bleue, montée sur des talons aiguilles blancs, Mme Amila Tapsora, membre de Mwangaza, déroule le programme en moré. Les panneaux sont écrits à la main sur du papier kraft, le ruban adhésif est parcimonieusement utilisé. Les chefs sont plus ou moins attentifs. L’un d’eux s’endort. Deux jeunes rient dans leur coin. La séance s’ouvre par une heure de cours sur les organes génitaux féminins, accompagnée de dessins au réalisme assez cru. Impassible, Mme Tapsora montre, avec une règle, de quoi il s’agit, après avoir demandé à deux volontaires de préciser ce qu’ils connaissent desdits organes. Pour ce qui est de l’externe, ils s’en sortent à peu près. Mais les détails plus internes et les subtilités de la reproduction leur sont inconnus ou à peu près. Ricanements et plaisanteries sont légion pendant cette étape. Puis, insensiblement, l’étau se resserre. Que savent-ils de l’excision ? Que savent-ils du pourquoi de l’excision ? Quel est, selon eux, le discours de la religion sur l’excision ? Les coutumes, les prétextes sont décortiqués, les certitudes de plus en plus ébranlées. Quand la journée s’achève, tout le monde est visiblement fatigué. Un homme a protesté parce que c’était le jour de la fête du Mouloud (qui célèbre la naissance du prophète Mahomet), et qu’on l’attendait chez lui. Un autre est parti. Mais plusieurs ont manifesté de l’intérêt, et aucun n’a violemment rejeté ce qui se disait, comme cela s’était parfois produit dans le nord du pays. Qu’en restera-t-il ? Le soir, les animateurs font le point. M. Belensigri y croit, Mme Séverine Zongo, sa collègue, exprime des doutes. Cela fait plusieurs mois déjà qu’ils sont là, et ils resteront encore six mois sur place. Elle énumère les difficultés auxquelles ils se heurtent : manque de moyens face à des demandes en augmentation, pesanteurs sociologiques, clandestinité grandissante… «  Le vrai pari, c’est d’arriver à convaincre les chefs coutumiers, explique M. Drissa Sawadogo du bureau des affaires sociales de la province du Bazéga. Ils ont peur que cela sape leur influence, ce que confirme souvent à leurs yeux la désinvolture des jeunes.  » Détenteurs d’un vrai pouvoir dans les villages, ils ont une influence supérieure même à celle des chefs religieux. Certains se sont déjà laissé convaincre. Les gens présents à Béré se souviennent de la triomphale journée du 3 mai 2003, quand vingt-trois villages ont, ensemble, fait une déclaration commune d’abandon de la pratique de l’excision. Cinq mille personnes assistaient à la cérémonie, recouvrant comme une armée la place du village. Depuis des mois (de décembre 2000 à mars 2002, avec une interruption due à la saison des pluies), Béré, Bindé et d’autres villages avaient suivi un programme d’information et de sensibilisation qui abordait droits humains, planning familial, condition de la femme… Ce fut jour de fête. La télévision et la presse du pays (qui, la plupart du temps, ne se déplace pour un reportage que s’il y a une rémunération en perspective) étaient là. Une tribune était dressée pour l’occasion. Il faisait chaud, mais on avait sorti les plus beaux costumes. Une femme est montée à la tribune. Elle a lu la déclaration : «  Nous pratiquions l’excision parce que nous pensions que c’était une bonne chose pour nos enfants, parce que nous étions analphabètes, parce que nous ignorions les conséquences d’une telle pratique sur la santé, parce que nous ignorions que tout être humain a des droits, comme celui de disposer de son corps.  » Le message est clair : c’est de l’ignorance que naît l’obscurité, c’est par l’éducation que viendra la lumière. Nord du pays, province d’Oudalan. M. Karamoko Traoré est chef coutumier. La cinquantaine, quelques boucles grises dans une barbe courte, la tête ceinte d’un chapeau traditionnel, le boubou bleu et blanc. Toute cette agitation autour de l’excision l’amuserait presque. «  On a toujours excisé. C’est la tradition. Pourquoi faudrait-il changer ? Si on ne les opère pas, les filles courent partout. Pour qu’elles arrivent vierges au mariage, il faut qu’elles soient excisées. Et c’est plus hygiénique. Dans le village de mon beau-frère, il y a des femmes qui ne sont pas excisées. Elles sont folles.  » Folles comment ? Il sourit, mais ne répond pas. «  Nous avons toujours eu du plaisir avec nos femmes. Aujourd’hui, les jeunes ne respectent plus nos coutumes. C’est pour ça qu’il y a le sida, que le divorce augmente et la prostitution aussi. Les premiers musulmans se cachaient pour prier, et ils ont fini par gagner. Ce sera pareil pour ceux qu’on oblige à exciser en cachette. Moi, j’ai voulu que mes filles soient excisées. J’ai fait mon devoir. A elles de faire le leur.  »

Ces arguments peuvent se multiplier. Ainsi entend-on dire que le clitoris contient des vers (confusion souvent faite avec les sécrétions vaginales liées à une mauvaise hygiène intime), qu’il rendrait l’homme impuissant, que le fait que la tête du bébé le touche le tuerait à la naissance… Plus sérieuse est l’idée de l’initiation, l’excision faisant souvent partie d’un rite. Mais que signifie ce rite quand on mutile les enfants de plus en plus jeunes, parfois à quelques mois seulement ? Evoquer la perte du plaisir se révèle en revanche inutile, comme le constate le sociologue Zachari Congo. «  La plupart des femmes excisées l’ont été vierges, et elles ont du mal à réaliser ce qu’elles ont éventuellement perdu. Pour lutter, il vaut beaucoup mieux mettre en avant les arguments sanitaires. On peut concevoir de renoncer à exciser pour faciliter l’arrivée d’un enfant. Pas pour que les femmes augmentent leur plaisir sexuel.  » Souvent, c’est la crainte d’obéir «  au Blanc  » qui se manifeste. Le journaliste Boubacar Traoré écrit ainsi dans un édito intitulé «  Ne condamnez pas l’excision (3)  » : «  A bien des égards, le combat contre l’excision témoigne également d’un fulgurant choc des cultures. Comment expliquer à une vieille exciseuse du Mali, dont les compétences ont été transmises par sa mère, qui les tenait de sa mère, que son activité est aujourd’hui un crime ? Il est des pratiques qui peuvent nous paraître, avec une vision occidentale, pour le moins sauvages, mais qui s’inscrivent en d’autres lieux comme un rite banal. Toutes proportions gardées, vous trouverez plus d’un Africain scandalisé de voir que beaucoup d’Occidentaux n’hésitent pas à se débarrasser de leurs propres parents, une fois qu’ils sont devenus vieux, pour les placer à l’hospice.  » L’éducation a dû s’appuyer sur sa vieille compagne, la répression. Depuis novembre 1996, une loi condamne l’excision. Elle prévoit des peines d’emprisonnement de six mois à trois ans pour les exciseuses, et de cinq à dix ans en cas de mort de la victime, plus une amende de 150 000 à 900 000 francs CFA (de 229 à 1 372 euros). Pour les médecins, c’est le maximum de la peine et l’interdiction d’exercer pendant cinq ans. Ceux qui souhaitent alerter ont à leur disposition un numéro vert, le 80-00-11-12, celui de SOS-Excision. «  Sans ça, même le coût de la communication pouvait dissuader les gens.  » C’est ce numéro qui sonne sur le bureau du gendarme Antoine Sarron. Cette fois, un voisin signale qu’une excision se prépare dans une cour, zone de Tampoui, à Ouagadougou. Avec deux autres agents, M. Sarron monte dans la voiture de la gendarmerie et démarre. Tampoui : un de ces quartiers pauvres comme il y en a de plus en plus autour de Ouagadougou, même si pointent au loin les constructions de «  Ouaga 2000  », la nouvelle ville «  à la Brasilia  » qui se bâtit. Une rue non bitumée d’où s’envole la poussière dès qu’un véhicule passe, des mendiants qui dorment à même le sol, un canal pour l’écoulement des eaux, des boutiques qui vendent de tout, des «  maquis  », petits restaurants populaires à l’intérieur desquels grésillent des abats de mouton. La voiture s’arrête devant une maison, provoquant tout de suite un attroupement. Le gendarme sort et frappe. Aussitôt, remue-ménage dans la rue, plus curieux qu’agressif. Tant mieux. Plus ils seront nombreux à voir et à entendre, plus le message portera. Une femme vient ouvrir. Sait-elle de quoi il s’agit ? Dans son œil passe la vieille lueur de ceux qui attendent la police et espèrent bien la gruger. «  Bonjour. Je suis gendarme. Nous avons reçu un coup de fil nous prévenant qu’il allait y avoir une excision.  » Silence. Un homme arrive. «  Une excision ? Ici ? Non.  » M. Sarron a déjà compris qu’il est à la bonne adresse. Les dénégations de l’homme sont à la fois trop fortes et pas assez convaincantes. Il pénètre dans la cour avec les deux autres gendarmes. Deux petites filles y jouent. Laquelle des deux doit être opérée ? Les deux, peut-être… Il est encore temps d’empêcher la chose. Lui aussi, il explique. Il rappelle que l’excision est prohibée, essaie de justifier le pourquoi de l’interdit. En face, sans avouer, la maisonnée ne nie même plus. Après une heure de discussion, M. Sarron repart. A-t-il convaincu ? Il l’ignore. Mais il préfère prévenir que réprimer. «  Maintenant, ils savent. J’espère que le message va passer. Beaucoup d’excisions ont encore lieu parce que les gens sont ignorants. S’ils le font quand même, on le saura. Et, du coup, je devrai sévir.  » En province, c’est la brigade de gendarmerie locale qui se rend sur place. Mais ils sont encore quelques-uns, trop, à passer outre. Même en ville. Ouagadougou a été bouleversée, il y a deux ans, par l’arrestation et la condamnation d’une certaine «  dame Barry  ». Le 15 août 2004, elle et treize de ses complices étaient arrêtés dans le quartier de Tanghin, en pleine ville. Seize fillettes venaient d’être excisées, toutes avec la même et unique lame. «  Dame Barry  », 70 ans, avait déjà été incarcéré quatre fois pour excision. Elle prenait 250 francs CFA (38 centimes d’euros) par opération. Cette fois, elle a écopé de six ans de prison. Peu après, le 16 août 2004, on découvrait cinq victimes à Massé, dont l’une, âgée de 2 ans, devait décéder. Le grand-père avait sollicité l’excision. L’exciseuse, une nommée Bila Kaboré, avait pourtant été sensibilisée et avait juré d’arrêter. Un mois plus tard, en septembre 2004, dans la province du Nahui, c’est une fillette elle-même qui demandait à se faire exciser parce que ses copines se moquaient d’elles. Là encore, l’exciseur avait déposé ses couteaux, mais les fétiches lui avaient dit qu’il mourrait dans l’année s’il ne le faisait pas. L’inévitable danger lié à toute prohibition se développe, à savoir le refuge dans la clandestinité. On excise en cachette, on excise de plus en plus tôt, des fillettes de quelques jours parfois, parce que c’est plus facile. Régulièrement, les gens des villes vont à la campagne, où l’on voit parfois de somptueux véhicules tout-terrain s’arrêter devant la porte d’une exciseuse. Des parents vont au Mali ou au Ghana, où aucune loi n’interdit la pratique. Il n’y a pas encore eu de condamnations prononcées pour des excisions faites à l’étranger. L’hygiène y est encore plus improbable, les tarifs augmentent. Dans quelle proportion ? Difficile de le savoir. Les «  poches de résistance  » sont encore nombreuses. Seize provinces sont toujours identifiées comme étant à forte prévalence. Pour les exciseuses, qui se transmettent leur charge de mère en fille, le métier devient de plus en plus rentable en raison de la clandestinité. «  J’ai observé ma grand-mère pendant dix ans, puis j’ai pris le relais, explique une femme de Markoye, dans la province d’Oudalan. J’ai excisé de 22 à 46 ans. J’étais contactée par les mères. J’ai arrêté le jour où une petite fille a failli mourir.  » Certaines pourtant abandonnent, et on commence dans certains pays, dont le Burkina, à voir des exciseuses arrêter. Mais que faire ensuite de ces femmes, dont on a confisqué le gagne-pain ? Un débat s’est ouvert sur la nécessité pour l’Etat de leur procurer un travail de substitution (4). Présidente du CNLPE, Mme Félicité Bassolé s’oppose à cette solution. Elle y voit à la fois une légitimation de leur activité antérieure et l’occasion pour elles de faire du chantage si ce qu’on leur propose en échange ne leur convient finalement pas. «  Je ne veux pas les reconvertir car les reconvertir, c’est aussi les reconnaître  », proteste Mme Bassolé. Beaucoup reste à faire. Certes, le CNLPE n’est pas un outil parfait. Bien que dénué de moyens, sans toujours le réel pouvoir d’atteindre les objectifs qu’il s’est fixé, impuissant à juguler la montée des excisions clandestines, il a obtenu des résultats. Ainsi une étude de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) constatait-elle, en 2001, à la fois le maintien de la pratique dans quatorze provinces burkinabé sur quarante-cinq, et sa diminution le long de l’échelle des âges ; 75,4 % des femmes de plus de 20 ans étaient excisées, taux qui est tombé à 43,6 % pour les filles entre 11 et 20 ans, et à 16,3 % pour celles entre 5 et 10 ans ; 58,72 % des femmes musulmanes l’étaient. L’information sur place a grandement progressé. 90 % de la population savent désormais que la loi existe. Ceux qui la transgressent ne peuvent donc ignorer ce qu’ils font. Et ce qu’ils risquent. Selon un rapport du Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) sur l’excision, trois millions de femmes africaines sont mutilées chaque année. Dans la lutte contre cette pratique, essentiellement rituelle et coutumière, il existe toutefois, depuis longtemps, un précurseur : le Burkina Faso. D’autres suivent. Ainsi, le 12 mars, des femmes représentant cinquante-neuf villages – cinquante-deux sénégalais et sept maliens – ont officiellement procédé à une déclaration publique d’abandon des mutilations sexuelles. Plus largement, seule l’instauration d’un environnement socio-économique et éducatif favorable à l’émancipation des femmes peut faire évoluer la situation…

(1) Le Burkina est classé 175e sur l’échelle du développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), qui compte cent soixante-dix-sept pays.

(2) 8,1 % des femmes de plus de 15 ans et 18,5 % des hommes de plus de 15 ans seraient alphabétisés selon le PNUD. (3) Afrik.com, 18 février 2003 : www.afrik.com/articl e5691.html 

(4) En Guinée, certaines exciseuses ont menacé de reprendre leur activité si elles n’étaient pas mieux subventionnées, et des jeunes n’ayant jamais pratiqué se sont déclarées comme exciseuses abandonnant le métier pour avoir droit à ce travail de remplacement. Voir aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de novembre 2006.

Par Hubert Prolongeau, journaliste, auteur de Victoire sur l’excision 

Burkina Faso : pourquoi les exciseuses ne déposent pas les couteaux ?

Une enquête réalisée par Afrik.com à l’occasion de la journée mondiale pour la lutte contre les mutilations génitales féminines

Le Burkina Faso hésite de moins en moins à emprisonner les exciseuses récidivistes. Une profession qu’elles exercent par respect de la tradition, mais aussi en raison de la pression sociale et parce que les peines encourues ne sont pas assez dissuasives. Des problèmes que résolvent partiellement la sensibilisation et la reconversion des exciseuses. 

Mardi 6 février 2007, par Habibou Bangre : 

«  Je ne comprends pas ce qui m’est arrivé. Je ne comprends pas pourquoi j’ai recommencé. C’est un peu comme si c’était une fatalité. Je demande pardon et je ne recommencerai plus  », affirme, Talato Diallo, qui a pris six mois de prison ferme pour excision. C’est la deuxième fois que cette Burkinabè de 57 ans est détenue à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou pour ce motif. «  Ce n’est pas que j’ai oublié mon premier passage en prison, mais la pression sociale m’a poussée à recommencer  », poursuit-elle. 

Pression passive du village

L’excision suit en effet la règle de l’offre et de la demande, ou plutôt de la demande et de l’offre. Tant qu’il y a des parents qui veulent faire exciser leur fille, les exciseuses peinent à déposer les couteaux. Parfois de gré, pour respecter coûte que coûte la tradition, parfois de force. «  Il existe une pression passive du village qui la nourrit, la loge et lui fait du chantage en lui disant que si elle n’excise pas, elle aura des problèmes  », confie une source proche du dossier. «  Les exciseuses étant au sein d’une communauté, on les menace de les excommunier  », ajoute Alphonsine Sawadogo, chef du service coordination et appui au Comité national de lutte contre la pratique de l’excision (CNLPE).  Un risque que ne peuvent courir ces vieilles femmes, à qui il ne reste plus grand-chose et pas de famille pour les soutenir. La pression est particulièrement forte pour les exciseuses renommées et forcément âgées. «  Beaucoup ne veulent pas faire exciser leur enfant par des néophytes, alors ils préfèrent se tourner les femmes âgées, parce qu’on se dit qu’elles « ont la main »  », commente Adama Sagnon, procureur du Faso près le tribunal de grande instance de Ouagadougou. La cote des vieilles femmes ne tient pas compte de la baisse de leur acuité visuelle qui conduit parfois à une boucherie mortelle. 

Peines minimes = récidive

Dans ce contexte, la justice burkinabè a durci le traitement dans ces affaires. «  Dans un premier temps, pour sensibiliser, on fait tout pour donner du sursis, concède Adama Sagnon. Avant que les exciseuses ne partent, nous leur expliquons que si elles recommencent, elles purgeront leur peine. Mais, avec la pression du CNLPE, il y a plus de peines fermes que de peines avec sursis qu’avant.  » Notre source anonyme fait une autre lecture de la situation : «  Une fois qu’on arrête la personne, on la défère à la maison d’arrêt. Elle fait un mois de prison et ressort parce que les gens craignent que les femmes décèdent en prison. Parfois, le dossier reste bloqué à la gendarmerie et comme les exciseuses ne sont pas sanctionnées, elles recommencent. Je dirais que dans 80% des cas il n’y a jamais eu de vraies condamnations  ». Le CNLPE fait le même constat et se plaint des répercussions sur leurs actions. «  Nous rencontrons des problèmes quant à la relaxation des exciseuses trop vieilles et des peines avec sursis qui sont mal comprises : pour les exciseuses, cela équivaut à une relaxe et une autorisation pour recommencer. Alors elles nous narguent car elles se disent qu’elles s’en tirent à bon compte  », commente Alphonsine Sawadogo.  Pour cette responsable, «  il faudrait revoir les condamnations et mettre l’accent sur les parents  ». Actuellement, c’est l’exciseuse qui est la plus durement punie car c’est elle qui conduit l’acte. «  Si l’on veut être rigoureux, il faut poursuivre les deux parents. Mais si la peine de l’acteur principal est la même que pour les parents, avec qui va rester l’enfant ?  » Interroge Adama Sagnon, qui a vu passer en 2006 une vingtaine d’affaires, dans lesquelles cinq ou six personnes étaient impliquées. 

Difficile reconversion

Autre dilemme : la reconversion des exciseuses, qui leur permettrait de se détacher des quelques milliers de francs CFA que leur rapporte chaque opération. «  Certains donnent de l’argent aux exciseuses pour qu’elles montent des AGR (activités génératrices de revenu, ndlr), mais il ne faudrait pas que cela finisse en chantage, avertit Alphonsine Sawadogo. La sensibilisation se poursuit en prison et lorsque les exciseuses sortent, si elles le veulent, nous les amenons à s’organiser en association ou à en intégrer qui existent déjà pour monter des AGR. Nous ne voulons pas donner des activités gratuitement.  »  L’exercice d’une AGR, qui ne concerne que les femmes suffisamment en forme, n’empêche pas les récidives. Mais pour Talato Diallo, incarcérée à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou, l’excision, c’est de l’histoire ancienne. Elle assure que, cette fois-ci, elle ne cédera pas à ceux qui l’ont choyée pour qu’elle «  coupe  » de nouveau. «  Ce qui me fait le plus mal, c’est que mon fils n’arrive plus à se consacrer à son travail parce qu’il vient me voir toutes les deux semaines pour m’apporter le nécessaire  », explique-t-elle. Comment la native du village de Barkounba (Centre-Nord) est-elle aussi certaine de résister à la pression sociale ? «  Dieu seul sait la rancœur que je nourris pour ceux qui m’ont poussée à recommencer, mais je ne livrerais jamais bataille contre eux. Je n’ai pas besoin de l’excision pour vivre car j’ai beaucoup de qualités en médecine traditionnelle  », raconte la vieille femme. Une chose est sûre, elle n’entend pas faire profiter de ses soins au groupe qui l’a incité au crime. 


2 commentaires
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  1. Catherine Caillon

    Bonsoir Jean -Pierre
    quel sujet terrible .
    Le travail d ‘information des différentes organisations internationales a permis une prise de conscience et une sensibilisation et les mentalités africaines évoluent c’est prometteur et encourageant . Le combat que mène toutes ces femmes africaines pour condamner et interdire ces actes de mutilation est courageux .
    Merci Jean- Pierre pour la richesse de tous ces commentaires et ces témoignages émouvants , ils nous incitent à voir et à écouter avec plus d’attention tous ces peuples du tiers monde .
    JE T4EMBRASSE

  2. Mas Emile

    depuis que j’ai découvert la gravité des conséquences et aussi l’ampleur des mutilations sexuelles, j’en quête et essaie au maximum d’AGIR . A plusieurs associations, nous créons un « collectif francophone » pour contribuer à mieux informer déjà nos compatriotes français, puis un maximum de francophones . J’ai exploré un certain nombre de sites et ce qui précède est ce que j’ai trouvé de plus détaillé, pour bien comprendre de quoi il s’agit, des problèmes rencontrés pour en finir avec cette barbarie .
    Je souhaiterais pouvoir dialoguer avec l’auteur de cette si précise analyse .
    Toutes mes félicitations, nos remerciements et nos encouragements à toutes celles et tous ceux qui agissent sur le terrain .
    Bien cordialement
    Emile Mas , assoc loi 1901 « Espoirs pour les jeunes » 2 rue de l’espéranto 47190 Galapian France .
    Un très bon livre : Fleur du désert » (6 euros chez « jai lu ») raconte la très belle histoire de Waris Dirie, infibulée à 3ans, qui a fui à travers le désert somalien pour éviter un mariage forcé , et après _ans de galère , 10 ans de mannequin, depuis 8ans , agit énergiquement contre cette barbarie .



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