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D’Orphée à Prométhée : La poésie africaine au féminin
28 juillet, 2010, 17:37
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En hommage aux pionnières de l’écriture féminine africaine – 1967-1997

Article inspiré d’un travail de Angèle Bassolé Ouédraogo ; Burkina Faso – Canada

Présentation :

Il était une fois la poésie… cette poésie devint femme ! Bienvenue sur la planète des mots – femmes !

Les écrivaines africaines ont longtemps été considérées comme les grandes absentes de la scène littéraire africaine et les poètes, plus que quiconque, semblent avoir été oubliées de tous. Pourtant, c’est à ces dernières que l’on doit les débuts d’une écriture africaine au féminin. Souvent rebelles à l’ordre établi, les femmes de lettres dont il est question ici ont su braver les tabous, les traditions et des pratiques souvent hostiles pour se présenter en Prométhée dans les cercles littéraires africains. Les pages qui suivent ont pour but de présenter les écrits de quelques femmes poètes du Sénégal, de Côte d’Ivoire et du Burkina Faso et de souligner la place importante occupée par la poésie dans l’ensemble de la littérature négro-africaine.

Les Pionnières

C’est en 1965 que paraissent les premières notes poétiques de la pionnière Annette M’Baye d’Ernerville, sous la forme d’un recueil intitulé Poèmes africains, repris l’année suivante sous le titre de Kaddu (1966). À partir de 1968, la Congolaise Clémentine Faïk-N’Zuji enrichit l’univers littéraire de plusieurs publications successives qui comprennent entre autres des titres comme Murmures (1968), Kassala (1969), Le Temps des amants (1969), Lianes (1971), Gestes interrompus (1976). La Sénégalaise Kiné Kirama Fall publie également Chants de la rivière fraîche (1975) et Les Élans de grâce (1979). Wèrèwèrè Liking, qui se fera connaître plus tard par son art théâtral inspiré du rituel Bassa, commence par publier de la poésie avec On ne raisonne pas le venin (1977).

Depuis les années 1980 :

A partir des années 1980, plusieurs recueils voient le jour, à commencer par ceux de la Congolaise Marie-Léontine Tsibinda qui publie Poèmes de la terre (1980) et Mayombe (1980). D’autres recueils suivent signés par N’dèye Coumba Mbengué Diakhaté, N’dèye Nianga M’Baye, Fatou N’diaye Sow, Maïmouna Diop, Awa Thiam etc. Un grand nombre de poètes d’origine sénégalaise justifie sans doute l’idée que le Sénégal est le berceau de la poésie féminine et même de l’écriture féminine africaine en général. Mais d’autres pays comme la Côte d’Ivoire avec Tanella Boni et Véronique Tadjo, le Burkina Faso avec Bernadette Sanou et Pierrette Sandra Kanzié, le Congo, le Mali, etc. contribuent également de manière importante à l’effervescence de la poésie africaine au féminin. De plus, en marge des poètes dont les ouvrages ont été publiés et repertoriés, il y a toutes celles dont les manuscrits ne l’ont pas été, celles dont les œuvres sont maintenant introuvables, celles dont les poèmes ont été publiés dans la presse locale etc. A l’échelle de l’ensemble des mots-femmes, les sept poètes (mentionnées en marge) dont nous analysons les textes ci-après ne représentent donc qu’un très petit échantillon de la poésie africaine au féminin. Mais à l’échelle individuelle, le tableau est tout à fait différent car l’ensemble des thèmes soulevés par les unes se fait l’écho des préoccupations exprimées par les autres, soulignant par là une détermination commune à explorer les espaces ouverts par la poésie en s’aventurant bien au-delà de l’univers éthéré où on a trop souvent essayé de les enfermer. Comme l’écrivait Tanella Boni dans Grains de sable :

Avec nos plumes marteaux – piqueurs avec nos mains sandales
de fête nous graverons sur la terre ferme nos mots de feu.

1. Dr.Angèle Bassolé Ouédraogo

Elle est titulaire d’une Maîtrise ès Lettres (Université de Ouagadougou), d’un Doctorat en Lettres (Université d’Ottawa) et d’un Diplôme de Journalisme, (Université de Montréal). Elle a enseigné au Burkina Faso d’où elle est originaire, et au Canada. Elle combine son métier d’enseignante avec ses activités de Journaliste reporter et de Chroniqueur. Son intérêt pour la littérature féminine africaine en général et la poésie en particulier date de plusieurs années.

2. Annette M’Baye D’Erneville

C’est du Sénégal que sont parties les premières notes de cette partition féminine qui allait bouleverser le chœur du chant africain. Celle qui la première tente le pari est une institutrice du nom d’Annette M’Baye d’Erneville (du nom de sa ville natale). À Paris, elle publie un petit recueil de 20 pages, Poèmes africains, en 1965. L’Afrique indépendante n’a que 5 ans alors que sa littérature approchait déjà le demi-siècle. 50 ans pendant lesquels presqu’aucune voix de femme ne s’était fait entendre.

Ces Poèmes africains de même que Kaddu (paroles) ont le ton nostalgique de la mère Afrique, de ses traditions, de ses tabous, mais portent aussi l’euphorie des indépendances nouvellement acquises :

Que ne suis-je Diali
Maître de la Kora !
Que ne suis-je diseur
Gardien des mots magiques !

Les femmes se serrent les reins, et, de leurs lourds pilons,
Rythment la marche sûre du pays qui se lève.

Tama, Gorong, Dioudioung
Disent aux quatre vents
Que l’Afrique est debout
Et va vers la lumière.

(Indépendance , Poèmes africains, Kaddu, n.p.)

L’euphorie suscitée par cette Afrique debout n’efface pas pour autant les traces des rituels qui se perpétuent :

Tu es homme, ce soir !
Tu es homme, mon fils !

Par ta chair meurtrie
Par ton sang versé
Par ton regard froid
Par ta cuisse immobile.

Tu es homme, mon fils !

Par la lame tranchante
Par ton sexe éprouvé
Par ta peur refoulée
Par la terre de tes Ancêtres

(Kassacks, chant de circoncision, op. cit.)

La mort, tel un rapace plane sur cette Afrique du passé qui se tourne vers un avenir incertain mais fait d’espoirs, de trop d’espoirs. L’Afrique nouvelle offrira-t-elle la vie ou le désespoir et la mort ?

Ce soir-là ton chant disait l’amour, disait la mort !
Ta voix a-t-elle encore les accents de la guitare monocorde
Qui dans le pays de sable rythme les contes d’amour ?
Sais-tu encore les psalmodies nocturnes
Qui font descendre la lune et la transforment en femme?

(Nocturne, op. it.)

Tu disais ta crainte de l’oiseau géant !
Tu croyais langue fourchue et mauvais œil !
Qui pouvait penser, te voyant si belle,
Que tu faisais toilette pour Madame-la-Mort ?

(Requiem, op. cit.)

Annette M’Baye a le mérite d’avoir balisé le chemin pour ses consœurs qui prendront la plume après elle …

3. Kine Kirama Fall

Kiné Kirama Fall est l’une de ces voix porteuses d’espoir qui introduit par ses Chants de la rivière fraîche (que dans les citations nous allons abréger en CRF) et Les Élans de grâce (LÉG), une thématique neuve dans le champ de la poésie africaine. L’amour sensuel et la religion, jusque là occultés par pudeur ou par crainte, trouvent sous la plume de cette poète passionnée un développement inattendu, donnant par là – même un grand élan à l’expression encore timide des premières voix féminines.

Chants de la rivière fraîche ou l’hymne à l’amour !
Composé comme une suite de chants, la plupart des poèmes de ce recueil portent le sous-titre de chant. Ce sont des chants adressés soit à l’être aimé, soit à Dieu, soit à la terre natale de la poète. Rivière fraîche est d’ailleurs un clin d’oeil à Rufisque, la ville natale de Kiné Kirama Fall. Rufisque dériverait selon Senghor (le préfacier du recueil) du portugais rio fresco, rivière fraîche.

C’est la terre
De mon pays natal
Le temps de remonter à mes sources, à mes Ancêtres

(Mon Pays natal, CRF, p. 55).

Cette terre natale constitue un point d’ancrage essentiel, parce qu’elle évoque la quiétude, l’apaisement.

Toi qui es seuil de tout commencement,
Où repose tout ce qui demeure,
Source de vie de tout ce qui
Vole, vit et meurt,
Arbres, animaux, êtres et choses

(idem.)

Dans cet hymne d’amour, la nature et l’être aimé se confondent parfois :

Dans la brume légère,
Au seuil du jour,
Aujourd’hui davantage que les autres fois,
J’avais la nostalgie de toi,
De ton panorama de verdure, de fleurs,
De ton parfum innocent,
Du bleu de ton ciel.
(…)
Je t’aime, je t’aime.
Aujourd’hui je te le dis
Davantage que les autres fois

(La Forêt, CRF, p. 16.)

Cette sérénité parfaite avec la nature est le prémisse nécessaire à l’écoulement du chant d’amour qui se fait sans fausse pudeur, ni peur des tabous.

Habite mon cœur et chauffe mon âme
Que tes baisers puissent calmer ma soif,
Que mon cœur batte au rythme de ton souffle,
Que ton regard chaud de tendresse
Se pose sur moi.
Que la caresse de tes mains chauffe mon corps.
Je veux entendre ta voix sortir de l’océan profond de l’amour
Comme une plante rare du paradis.
Je veux renaître dans tes bras.

(L’Espoir, CRF, p. 15.)

Tout le recueil est habité par cet élan de la passion qui dévore mais se répand langoureusement comme des notes sensuelles sur un fond lancinant d’incertitude.

C’était à la plage,
Au bord de l’eau,
Par un jour de brume.
Le soleil hésitait.
Me tenant dans ses bras
Il me berçait avec tendresse.
Le blanc de ses yeux

Était ma lumière du jour,

Le bleu du ciel

Était mon printemps,

L’éclat de son sourire

Mon rayon de soleil.

L’évocation de la passion amoureuse est ainsi alternée de ces interrogations angoissantes :

Es-tu mon amour ?
Si tu n’es pas mon amour,
Va, va très loin de moi
Si tu n’es pas mon amour
Que le vent t’emporte loin de moi.
Mais si tu es mon amour,
Reste et garde-moi dans tes bras

Jusqu’au matin.

La passion peut-elle effacer le doute ?

J’étais là paralysée
Dans un tourbillon de plaisir.
La raison avait fui très loin,
Mon bonheur avait le goût du rêve,
Aucun mot ne sortait de mes lèvres,
J’étais l’esclave de ses yeux
En ce jour de brume
Au bord de l’eau

(Dans la nuit chaude, CRF, p. 51)

L’incertitude vient altérer cette plénitude de l’amour :

Es-tu mon amour ?
Si tu n’es pas mon amour,
Laisse-moi et va très loin de moi,
Si tu n’es pas mon amour,
Que le vent t’emporte loin de moi,

Mais il subsiste néanmoins un petit espoir :

Mais si tu es mon amour
Reste et garde-moi dans tes bras
Jusqu’au matin.

Ce petit espoir peut grandir par la magie de l’amour comme le laissent supposer ces notes :

Son front était posé sur le mien.
Sur ce lac de bonheur,
Mon cœur s’affolait.
À mon silence,
Son regard s’assombrit.
Il me prit le visage
Comme un cheval fougueux,
Et l’ardeur de son baiser
Avait le goût de l’ivresse.
La brise et la mer chantaient
Emportant mes doutes comme une paille.

(Un Jour de brume, CRF, pp. 37-38.)

Le doute s’étant évaporé par la magie des mots de la passion, l’hymne à l’amour peut maintenant retentir, flamboyant, porté par les ailes de l’espoir :

Je t’aimerai
Longtemps, longtemps,
Je t’aimerai, je t’aimerai

Toujours.
Quand tu as posé ta main
Sur mes hanches,
Suivant le rythme des fibres de mon corps,
Nos autres mains se sont croisées.
Nous dansâmes au doux son de la musique.
La voix qui me parlait toujours
Était la voix de l’amour.

Tant que le soleil
Nous chauffera le cœur,
Tant que la lune brillera le soir,
Tant qu’il y aura des étoiles,
Que j’entende ta voix me parler d’amour
Tant qu’il me restera un souffle de vie.

Je t’aimerai
Toujours,
Toujours.

(Je t’aimerai, CRF, pp. 44-45.)

Si les Chants de la rivière fraîche sont un hymne à l’amour, le second recueil de Kiné Kirama Fall constitue une quête profonde de spiritualité. Les Élans de grâce préfigurent l’ascension finale, aboutissement de cette quête perpétuelle de Dieu.

Les Élans de grâce : une quête profonde de spiritualité
Cette longue quête se fait avec la complicité de la nature à travers laquelle la poète soupçonne la présence d’une force secrète, suprême qu’elle traque sans répit :

Dites-moi je vous en prie
Où puisez-vous le renouvellement
De vos fougues jusqu’au crépuscule ?

(Lég, p.11)

Peux-tu me dire
Où se trouvent tes sources
Me parler de ta naissance ?

(Lég, p. 13)

Toi qui règnes au-dessus du sable
Où s’enfoncent tes racines
De quel côté gardes-tu tes réserves
Dis-moi ce que tu engendres chaque jour

(Lég, p. 14)

Dis-moi
Ombre du monde
Ce qu’il y a derrière ton existence brumeuse

(Lég, p. 59)

La conviction de l’existence de cette force suprême inspire à la poète un sentiment d’adoration :

Je m’incline dans un silence profond et sacré
Car ta beauté m’éblouit
Accueille mon âme
O Ciel
Qui s’envole vers toi
Et va dire au maître
Assis plus haut
Les souffles exaltants
De mes rêves bleus

(Lég, p. 59)

La nature, fidèle complice, est associée au partage de ce bonheur divin :

Je convierai toutes les roses
Les essences et les parfums
Demain dans ma demeure
Je mettrai toutes mes parures
Mes plus beaux habits
Et je prierai mon Dieu

(Lég, p. 60)

L’harmonie, dans ce cadre, devient totale :

Une palme accrocha mon regard
Je lui souris
Elle berça en chantant le lac
Le lac berça ses vagues
Les vagues bercèrent les sables
Et comme des neiges de dentelles
Ces flux et ces reflux
Dansaient au bord de la place
Mêlés au parfum de la brise
A l’envol et aux cris des oiseaux
Tout berça mon cœur
L’air chantait, ravi
Tout coulait
Tout respirait l’amour, la vie
Il y avait
Le dandinement des cygnes
Au bord du lac

L’éventail des papillons partant là-bas

(Lég, pp. 50-51)

De ce cœur débordant pour le Dieu en qui la poète croit, fuse alors un hymne exaltant :

Hors de moi jaillit pour vous toujours
Une berceuse que vous chante mon cœur
Des cordes du plus profond de lui
Se tendent comme un arc vers Vous
Vous dit et vous redit toujours
Je vous aime et vous adore Seigneur
C’est un chant que vous chante mon cœur
Inlassablement
Cette mélodie finira en moi
Quand finira ma vie
Si mon chant vous plaît Seigneur
Gardez-moi sous votre sein toujours

(Lég, p. 60)

Dans un tel décor féerique et harmonieux où toute la nature vibre au même rythme, se dégage une douce mélodie enveloppante, euphorisante, baignée par une surréalité. Le décor de la poésie mystique est fixé ; l’envol est inéluctable :

Et je prends l’essor
Avec des élans de grâce
J’étais la symphonie lumineuse et sublime
Le bras du vent
Qui tend et qui donne
O berce-moi berce-moi
Fouille-moi zéphyr
Goutte-moi
Porte-moi
Rien au-delà des apparences et des formes
Sur sa robe du bleu clair
Et toujours plus limpide du ciel
Dans le verbe du silence
Au-delà des paroles
Et là garde-moi

(Lég, p. 51)

Dans cette atmosphère exaltée, seul le silence a maintenant droit de cité et seule aussi la puissance inébranlable que la croyante soupçonne derrière ce silence compte vraiment :

En vérité
Il n’y a que l’unique gloire de Dieu
Et rien n’est comparable
A l’essor de la Nature quand elle chante l’Amour
Au sublime que donne l’Esprit
Maintenant je sais
Depuis que mon âme a sondé l’air des cieux
Que rien n’est comparable vraiment rien
Au Rayonnement de l’Esprit

(Lég, p. 52)

4. N’Deye Coumba Mbengue Diakhaté

Après cet envol spirituel, redescendons vers les réalités terrestres auxquelles se heurte N’dèye Coumba Mbengué Diakhaté, une consoeur de Kiné Kirama Fall originaire elle aussi de Rufisque. N’dèye Coumba Mbengué Diakhaté est particulièrement préoccupée par le sort des femmes, ses soeurs du Sénégal et de toute l’Afrique. Le titre de son recueil en témoigne déjà : Filles du soleil (FDS).

Filles du soleil : un hommage aux femmes !
La majeure partie du recueil est composée de poèmes qui posent le problème de la condition sociale des femmes (L’Aveugle – mère, Mirage, Tu n’es qu’une femme, Négresse en laisse, Deux négresses), mais évoque aussi la douleur face à la mort (Jeune femme morte, Veuve ce jour). La dédicace du recueil est un poème à l’adresse d’une femme ayant perdu la vie en couches :

Ma sœur si douce !
Fleur à peine épanouie,
Mais très tôt perdit la vie,
Car voulant la donner

(FDS, p. 9)

Ndèye Coumba prône la solidarité féminine comme solution au problème d’insertion sociale des femmes. Ceinture d’amour donne ainsi le ton de cette mélodie de la solidarité:

Si, des femmes, toutes les mains voulaient s’enlacer
Pour former une ceinture embrassant l’Univers ;

Si, des femmes, toutes les voix fredonnaient le même air,
Dissiper la langueur, et prôner liberté ;

Si, des femmes, tous les cœurs battaient au même rythme,
Ranimer le vieux monde, par le mal étouffé ;

Si seulement toutes les femmes le voulaient bien ;
Il naîtrait au vieux monde un cœur neuf, plein d’amour et de vie,
Impulsant sans arrêt du bonheur à foison.

(FDS, p. 12)

Elle rend un hommage mérité à la femme, source de vie, perle précieuse au milieu de tout drame :

Au cœur du plus sombre bandit,
Du plus immonde individu,
Au fond du limon visqueux,
Il est une fibre d’or.
Une fibre d’or qui ne saurait rompre,
Et qui, toute la vie battra,
Pour rappeler tout le temps,
Au chérubin, paria ou mécréant,
Que d’une femme unique au monde,
Il est l’Enfant Amour

(FDS, p. 13)

A toutes les mères se veut un hymne à la gloire de la maternité, symbole pour la poète d’un rêve unanime d’espoir :

Fête des mères ! De ma mère,
De toutes les mères sur terre,
De celles qui ne sont plus…
Mère noire ma mère, jaune, blanche,
De vous toutes, de toi ma mère;
Que par Dieu, ce jour soit béni !

Du monarque au gueux,
Du croyant à l’impie,
Du vertueux au forçat,
Oubliant un instant les guerres,
Les violences, les horreurs
Dans une ronde d’amour,
Encerclant l’univers,
D’un seul souffle d’amour,
Balayant les misères,
Que par Dieu, retrouvés,
Tous disent : O mère sois bénie !

(FDS, pp. 14-15)

N’dèye Coumba n’oublie pas les enfants (Supplique pour les petits, Soupir de l’orphelin). Cette préoccupation pour les enfants est un trait caractéristique des écrivaines africaines qui, pour la plupart d’entre elles, publient aussi des œuvres destinées aux enfants (C’est le cas entre autre d’Annette M’Baye, de Tanella Boni, De Véronique Tadjo, de Bernadette Sanou). Sa poésie témoigne aussi de la difficulté d’être à la fois épouse, mère et écrivaine dans une Afrique où le poids de la tradition pèse toujours comme une épée de Damoclès. Qui mieux que celle-là même qui a dû vivre l’expérience pour en parler ?

Mon cœur est ardent, comme brûlant, mon soleil.
Grand aussi mon cœur, comme l’Afrique mon grand cœur.
Habitée d’un grand cœur, mais ne pouvoir aimer…
Aimer toute la terre, aimer tous ses fils.
Etre femme, mais ne pouvoir créer;
Créer, non seulement procréer.

Et femme africaine, lutter.
Encore lutter, pour s’élever plutôt.
Lutter pour effacer l’empreinte de la botte qui écrase.
Seigneur!… lutter
Contre les interdits, préjugés, leur poids.
Lutter encore, toujours, contre soi, contre tout.

Et pourtant !…
Rester Femme africaine, mais gagner l’autre.
Créer, non seulement procréer.
Assumer son destin dans le destin du monde

(FDS, p. 28)

Le fondement de l’écriture poétique des femmes africaines est une quête identitaire. Quête d’elles-mêmes, quête de l’autre, quête d’une Afrique plus prospère, plus égalitaire, pour le bonheur de ses fils et de ses filles dont le regard, longtemps tourné vers l’horizon, espère l’aube d’un jour nouveau.

5. Tanella Boni

Tournons-nous maintenant vers les cieux ivoiriens où deux écrivaines ont porté très haut le flambeau de la poésie au féminin en Côte d’Ivoire. Toutes deux ont enseigné à l’Université nationale de leur pays, toutes deux ont acquis une solide réputation internationale et toutes  deux partagent une véritable passion pour la plume. Elles se font connaître du lectorat au cours de la même année 1984, l’une, Tanella Boni, avec Labyrinthe ; et l’autre, Véronique Tadjo, avec Latérite. Poésie iconoclaste tant par le ton, la thématique que le style, l’écriture de ces deux poètes vient bouleverser le paysage poétique africain jusqu’alors assez serein. Leur rythme est volontairement éclaté et semble épouser les formes d’un labyrinthe. La quête identitaire ou initiatique s’affirme comme le leitmotiv de Labyrinthe, de Latérite ou encore de Grains de sable (GDS, le second recueil de Tanella Boni qui continue d’ailleurs à publier en alternance romans et poésie).

Labyrinthe et Grains de sable : le long parcours de la quête identitaire
La quête identitaire s’apparente à un labyrinthe en ce sens qu’elle est d’abord introspection, puis recherche continuelle et perpétuelle de soi. La prise de conscience des femmes de leur absence de la scène de l’écriture et leur décision d’y apparaître s’opèrent ainsi à partir d’un questionnement, celui de leur identité individuelle, puis sociale dans leurs sociétés respectives.

Tanella Boni est celle qui a le plus investi ce domaine du questionnement de soi. Labyrinthe évoque le douloureux parcours initiatique mêlé de tristesse, de solitude et de souffrance. Grains de sable se situe dans le même cheminement avec sa graphie en pointillés qui fait penser aux traces de pas laissés sur le sable.

C’est une quête longue et pénible au cours de laquelle on se perd dans de multiples voies sans issue. Il n’y a de bruit que celui que renvoie l’écho de sa propre voix :

Une boule de cristal
Sur un lit de montagne
Je rêve debout
Mais je tiens toujours
Je crois avoir des ailes
Dans ce labyrinthe où
Nul ne croit en rien
Dans cette poubelle où
S’entassent des ordures malodorantes
Ce lieu sans foi ni loi
Lieu de l’instinct et du verbe vide
Qui va à la dérive
Sans foi ni loi
Une boule de cristal
Sur un lit de montagne
Le promeneur solitaire est toujours
La risée de la foule

(Labyrinthe, p. 24)

Tout le recueil est parcouru par ce questionnement de soi, par cette recherche de sa propre identité :

Lumière oblongue
Défense de fumer
Rideaux tirés
Valises alignées
Ne pas se pencher au dehors
La nature s’en va
Dans le vent du matin
Et puis
Dossier inclinable
Moi
Dans le train de la vie
Avec des hommes
Sièges à dossier inclinable
Qui suis-je ?
Moi ?
Un dossier inclinable ?

(Labyrinthe, p. 27)

Ces images vivantes et pleines d’actualité (Dossier inclinable Moi Dans le train de la vie Avec des hommes) semblent poser la question de la place des femmes dans la société (Qui suis-je ? Moi ? Un dossier inclinable ?). Cette interrogation lancinante devient presqu’obsessionnelle ; la lassitude et le découragement se font sentir :

Un être ou le vent
Souffle et brasse l’air
De la vie
Moi
Lieu indésirable de cette création trop humaine
Je meurs et passe
Vais-je renaître ?
O délire des sens !

(Labyrinthe, p. 16)

Il y a comme une impression de rejet (Moi Lieu indésirable de cette création trop humaine). C’est ce sentiment qu’éprouvent les marginaux. Or, le contexte d’émergence de l’écriture des femmes africaines est façonné par un double silence. C’est du silence qu’elles émergent et c’est un autre silence (celui de l’institution sociale) qui accueille leur écriture. La marginalité devient alors leur lieu d’existence :

Ici tu te fais silence,

Ici tu rallumes tes
trésors perdus            

Mais mille fois retrouvés
tu brilles à ras de terre

Tes pensées se
brisent contre des parois

Aux peintures rupestres            

Ici aussi la main de l’homme est
passée et tu préfères garder le silence
farouche de tes jours ordinaires

(GDS, p. 42)

Cette non – identité qui équivaut à l’absence, parce que non consignée ni par le temps ni par l’espace (Je meurs et passe), rend la quête encore plus difficile. Est-elle, cette quête, encore possible ? (Vais-je renaître ?). L’amertume souffle alors comme un grand vent de désespoir :

Es-tu dans la terre dans la poussière dans le sable ?
Dans le vent dans l’argile des marais Toi
la grande absente de l’Histoire ?
Un regard s’apprête à s’envoler rêver je ne
sais pas si tu es là dans l’Histoire des hommes
qui se conte ta place brille par sa vacuité
J’aimerais sortir du vide – insanité il reste
des pleurs arc-en-ciel quand tu médites
sur ta Planète

(GDS, p. 41)

Les femmes peuvent-elles faire partie de la grande histoire ? Comment de la marginalité, pourraient-elles accéder au centre du cercle où tout se décide ? Telles sont les questions qui surgissent au cours du processus complexe de la quête de l’identité. Le long parcours du questionnement mené par les femmes demeure flou ; les points de départ et d’arrivée constituent toujours de grandes inconnues. L’issue est incertaine, le mémorable et l’immémorial s’entremêlent. Leur quête remonte assez loin déjà :

Elle ne sait plus s’il était l’île au milieu de
l’Atlantique elle ne sait plus quand elle
a habité en ce lieu préoccupé
Elle oui elle c’était une lettre de l’alphabet qui
se cherche depuis l’Egypte ancienne elle ne
sait plus si elle c’était le papyrus cette plante
d’eau qui malgré tout adore le soleil  L

une écriture à angle droit

(GDS, p. 14)

Le jeu de mots entre le pronom personnel féminin (Elle) et la lettre de l’alphabet (L) lui donne une occurrence multiple dans ce dernier extrait. L’insistance marquée (elle oui elle) précise l’identité de celle dont il s’agit (une lettre de l’alphabet) qui a cela de particulier qu’elle se cherche depuis longtemps, tout comme la femme; le début de la quête remonte très loin dans le temps (l’Egypte ancienne), symbole de toute une civilisation; celle des pharaons bien sûr, mais aussi des reines glorieuses comme Néfertiti. Le souvenir se brouille. Qui est-elle en fin de compte ? Une lettre ? Un papyrus ? Cette lettre de l’alphabet qui se cherche depuis l’Egypte ancienne ressemble beaucoup à la femme dont la quête s’écrit aussi sur une feuille large comme l’espace qu’elle arpente.

Les hommes ayant leur Histoire, les femmes se créent aussi leur Planète. Entre ces deux espaces, se dresse une distance telle que seule la sérénité d’une identité retrouvée pourra combler ; voilà pourquoi leur quête se révèle si vitale. Elles ont besoin de se retrouver, de se définir par rapport à elles-mêmes, de savoir enfin qui elles sont avant de pouvoir fournir cette énergie capable de réunir ces deux mondes opposés. Pour cela, il leur faut déterminer le centre autour duquel elles vont orienter leur vie :

Recherche d’un sens

Un centre
une absence

Le vide est là
Le plein aussi

Jauni
pétri
vieilli

Traces du temps sans temps

Mondes indéfinis

Surgis

D’un chaos initial

Ô femmes !

(Labyrinthe, p. 28)

Toute l’essence de leur quête gravite autour de la recherche d’un sens, à la fois signification et voie pour les guider vers le centre, vide de leur absence.

L’expérience de l’aliénation est douloureuse et traumatisante. Ne pas avoir d’identité, c’est comme ne pas exister moralement, juridiquement, socialement. Le silence et l’oubli qui noient les femmes ravivent leur profonde douleur de ne pas se sentir exister sinon par procuration :

Sans nom es-tu
Depuis l’aube des temps du monde
Sans voix

Voie
Moi

Eve ou n’importe quoi
Non – homme
Au nom d’un homme
Qui te prête son nom de Dieu
Tentation du jardin d’Eden

Serpent maudit !

Côte d’homme ou n’importe quoi
Sans nom

Vautour !
Langue de vipère

Chèvre – émissaire
Tu traînes ta misère
Heureuse sois- tu
Du fond de ton malheur
O non – homme !…

(Labyrinthe, p. 39)

C’est comme si rien n’avait évolué, comme si la quête s’était soldée par un échec :

Si tu n’étais pas n’étais point l’homme
t’aurait fabriquée comme une poupée comme
un jouet et tu es et tu es et tu es pour
le bonheur la surnature de l’homme de
l’homme de l’homme et tu es et tu dors
et tu meurs dans les bras de feu de mots
de l’homme il court il court avec toi il
court sans toi et tu es et tu es née et tu
meurs sur l’estomac d’un nom d’homme
nom de père nom d’époux

(Cordes de femmes , GDS, p. 55)

En réalité, la quête est loin d’être terminée. Complexe, cette quête identitaire est multiple ; ses facettes recoupent les préoccupations de l’ensemble de la société tout en prenant appui sur les expériences de vie des femmes. Chaque poème est ainsi enveloppé de l’angoisse de la quête interminable de l’être qui devient à la fois quête de soi, quête de l’autre, quête d’une entité sociale à définir. Cette quête ne se résume donc pas à l’exploration unique du territoire des femmes mais englobe aussi tout le continent africain dont les maux les concernent au plus haut point :

Ce Continent le leur avec sa forme en hache
surréelle ou une houe de labour dans la boue
dans le sable bavait sous leurs yeux angoissés
partagé en quatre en cinq cinquante
minuscules gâteaux de fête ce Continent le
leur faisait figure de foire sous leurs yeux
éplorés

(GDS, p. 11)

En posant clairement le problème de l’identité, Tanella Boni s’assure qu’une résolution de ce problème est envisageable, sinon possible. À partir du moment où un consensus existe sur la gravité du problème et l’urgence de le résoudre, il devient plus facile de chercher des voies de solution. C’est pourquoi, après cette étape de la question, elle et ses consœurs vont s’employer à dénoncer les causes sociales qui exacerbent cette crise d’identité et brouillent tout repère. Dénoncer ces maux devient pour elles un devoir dont elles s’acquittent consciencieusement :

Voici la Liberté enchaînée
Jusqu’à la moelle !
Dans les marais puants
Dans les poubelles de la ville
Dans les crottes de porc
Qui engraissent les plantes-et-les-fleurs-à-papa !
La Liberté est là
Noyée étouffée jusqu’aux os
Tremblante de froid de peur
De chaleur humaine
Comprimée
Compressée
Balancée dans la marge
Sous un bananier rêveur
Qui écrit en grosses lettres vertes
L’histoire de sous-hommes et demi
Virus indésirables
Qui grouillent vers la vie
Dans la plaie de la ville
Ils ne désirent qu’un peu de soleil !

(Labyrinthe, p. 46)

Le manque de liberté équivaut à un étouffement ; or, le développement humain et social ne peut s’envisager sans ce préalable de liberté de parole et de mouvement. Si Tanella Boni dénonce ce manque avec tant d’ardeur, c’est justement parce qu’elle a compris qu’une partie de l’enjeu de l’identité individuelle et sociale réside dans cette absence de liberté. À travers une telle dénonciation vive, la poète espère susciter une prise de conscience tant chez les opprimés que chez les oppresseurs afin qu’un changement s’opère : les premiers pour qu’ils s’organisent et cessent d’avoir peur du pouvoir, les seconds, pour qu’ils respectent les droits des personnes et créent des conditions de vie acceptables pour tous.

Labyrinthe et Grains de sable constituent une suite de tableaux descriptifs de la servitude, du manque de liberté d’expression, de la domination masculine, du poids de la tradition, de la misère sociale. Tout le quotidien semble se dérouler dans ce labyrinthe. La quête initiatique de l’identité est parsemée d’embûches que les femmes semblent décidées à vaincre. Elles n’entendent pas quitter ce lieu de l’écriture qu’elles ont investi. Il faut désormais compter avec leur présence et leur parole :

On aurait souhaité
Qu’elles tremblent qu’elles frémissent
Qu’elles tremblent qu’elles frémissent
On aurait souhaité
Qu’elles tremblent qu’elles jaunissent
Qu’elles tremblent qu’elles jaunissent
Les feuilles d’un arbre
A-t-on peur qu’elles verdissent ?
A-t-on peur qu’elles parlent ?
On secoue toutes les calebasses
On tend tous les filets
Tous les arcs
Toutes les coras
De quoi a-t-on peur ici ?
Qui parle ici ?
Qui noircit par nature ?
Pourquoi tant de bruit ?
Y a-t-il le feu dans la maison ?
D’où vient cette fumée
Fabriquée de toutes poudres ?
D’où vient cette angoisse
Qui saisit tous les ancêtres à la gorge ?
La tradition est-elle en péril ?
À quoi joue-t-on ici ?
Quel masque porte-t-on dans ce labyrinthe ?
Mais l’arbre est toujours là
Planté devant la maison
Ses feuilles murmurent et verdissent
La tranquillité
L’équilibre
La non – tradition
Le non – troupeau
La femme !

(Labyrinthe, pp. 13-14)

Les femmes continuent ainsi leur quête d’elles-mêmes et de leur écriture. La fin du cauchemar semble proche. L’horizon du point d’arrivée se rapproche peu à peu. L’espoir renaît :

Un beau matin elle retrouva enfin son
territoire de femme après mille détours
elle alla droit à l’œil perçant du jour elle
capta le ton juste celui qui lui tombait dessus
comme un bagage séculaire le chant de la vie
qui lui collait à la peau

(GDS, p. 23)

Bientôt, lorsqu’elles se seront totalement retrouvées en elles et dans la société, elles pourront alors, comme Tanella, clamer avec joie :

Souvenir
O ressouvenir…
Je ne savais pas où j’allais

Mais maintenant je sais d’où je viens

(Labyrinthe, p. 19)

En attendant, leur quête multiforme se poursuit, comme lors d’une fouille archéologique où rien n’est négligé. La recherche d’un mieux-être social guide leur entreprise. Elles sont militantes et croient encore à la puissance de leur arme, la plume.

6. Véronique Tadjo 

Véronique Tadjo nous invite maintenant à la suivre sur ce chemin de latérite fait d’odeurs âcres, de poussière, d’embûches, de découragement mais aussi, à l’horizon d’un avenir incertain, de l’espoir d’avoir la force de relever le défi des épreuves placées sur notre chemin.

Latérite : Le voyage initiatique ou la quête d’un monde meilleur
Latérite est un recueil d’un seul souffle, rythmé par des accents d’un conte initiatique raconté sur un ton où l’espérance semble s’être tarie depuis longtemps. Le recueil comprend aussi bien des textes en vers qu’en prose :

Il semblait que la ville était couchées sous l’ai du temps. Rien ne bougeait. La chaleur paralysait les et les choses comme si plus rien ne devait reprendre vie. Les cabris comme figés dans un dernier moment se collaient au mur des maisons. La terre rouge inondait les rues et se répandait dans les cours. Il faisait si chaud que le soleil restait planté au beau milieu du jour, le bitume perforé des routes paraissait des plaies béantes. Aucun évènement ne frottait sur les lignes. L’ombre n’existait plus… Il semblait que tout allait finir et que rien ne pouvait commencer. Sous le soleil de plomb, plus rien n’ »avait de sens. Il semblait qu’une orbite toute-puissante avait figé les jeux et que personne n’aurait voulu empêcher le silence

(Latérite, pp. 7-9).

Le décor de la scène est fixé ! C’est un univers morne, sous un soleil de plomb et une chaleur suffocante, où la vie a déserté les êtres et les choses. Le désespoir plane au-dessus de cette ville immobile, paralysée. C’est pourtant de ce cadre inerte que surgissent les réminiscences du bonheur. Le pouvoir de la mémoire agit comme un antidote à la désolation ambiante. Le souvenir du passé heureux permet de s’évader de cette atmosphère lourde :

Et pourtant c’est là que l’amour naquit. Comme sous les arcades, jadis, elle avait goûté la fraîcheur. C’est là qu’il lui tenait la main, là qu’ils s’endormaient dans une maison qui avait cela de particulier qu’elle était toute blanche et que ses habitants étaient heureux. Ils construisaient le temps et saisissaient l’espoir.

(Latérite, p. 9)

C’est comme si l’amour allait redonner vie à cet espace inerte, mais hélas, cet amour appartient au passé. Mais ce passé vient à la rescousse du quotidien désespérant. L’initiée peut y puiser la force nécessaire pour continuer son parcours initiatique. Dans cette évocation, tout finit par se brouiller à un certain moment; le temps n’a plus vraiment d’importance. Le passé et le présent peuvent se mêler et ne faire plus qu’un :

C’est une histoire sans histoire qu’on aurait pu écrire il y a longtemps.

Il était une fois… Se laisser bercer par la magie des mots qui font la ronde… En fin de compte, c’est l’histoire de cet homme aux mille pouvoirs. De cet homme qui existe en toi, en moi, en lui aussi. Trois fois mon amour et trois fois toi-même, comme on aurait pu se rencontrer quelque part entre le passé et le présent.

(Latérite, p. 11).

Apparemment individuelle, cette histoire d’amour pourrait bien concerner un plus grand nombre de gens. Phénomène social, l’amour ou la recherche de l’être aimé demeure une ambition inscrite au cœur de la quête personnelle. L’espoir de découvrir l’être aimé anime et nourrit cette quête. Lorsque la découverte correspond exactement au rêve, l’extase devient totale :

Tu es tel que

Je t’avais songé,
Homme – nénuphar
Sur le lac de ma découverte
Ô vainqueur foudroyant
Les léthargies anciennes ;
Tu es esprit du masque
Célébrant les inimitiés,

Tu es la terre rouge

Fertile de chants amers.

(Latérite, p. 13).

L’être aimé est doté d’une puissance salvatrice. Il a les capacités de protéger, puisque le masque, dans les croyances traditionnelles, est l’incarnation des forces protectrices; redouté à cause de sa nature dite sacrée (de nombreux interdits entourent la sortie du masque qui ne s’effectue qu’à des occasions spéciales comme lors des rites d’initiation), il accompagne les initiés tout au long de leur parcours. Cependant, c’est à eux seuls que revient le devoir d’accomplir les épreuves imposées dans le rite initiatique :

Montre-lui

Les cris des dessous de la terre,

L’été accablant

Et les pluies destructrices ;

Apprends-lui

À retenir ton souffle
À la cadence

Des feuilles premières ;

Retiens sa main

Jusqu’au bout du chemin

Qu’elle vainque elle-même sa peur !

Il faut accoucher

De l’enfance,

Cracher le venin

Qui rompt la violence,

Enlacer le printemps

Et partir sur les quais.

(Latérite, pp. 15-16).

Les épreuves constituent les principes fondateurs du rite de l’initiation; c’est un processus pédagogique dans lequel on apprend à relever des défis et à sortir vainqueur des obstacles. Les initiés doivent faire leur part en s’investissant totalement dans la réussite de ces épreuves. Ce n’est évidemment pas une partie de plaisir tout comme la vie quotidienne n’est pas faite que de joie et de paix. Les situations de vie peuvent souvent être tragiques et la découverte de telles réalités sociales survient toujours sur les pistes du voyage initiatique :

La vie n’est pas faite

D’hibiscus ou de rosée ; 

Elle a la saveur

Aigre-douce

Des fruits de la passion.

Il te faudra rêver

Des cauchemars amers

Et attendre l’oubli

Des espoirs vaincus,

Admettre ta défaite

Du fond de ton sommeil

Et bêcher pour longtemps

Le sol aride

Des terres désertiques.

(Latérite, pp. 73-74)

On retrouve dans Latérite les maux dénoncés par Tavela Boni dans Labyrinthe. La quête d’un monde meilleur passe indubitablement par ce chemin de souffrances inscrit comme une stèle sur la latérite de l’espace social. Le conte cède vite la place à la dure et triste réalité des misères sociales :

Il est des cris puissants

Où perce la lumière

Et des femmes voilées

Où se taisent les refrains.

Il est aussi

Des poings fermés

Où battent

Les violences

Comme un homme enchaîné

À sa propre souffrance.

(Latérite, p. 26).

L’attitude face à la souffrance se révèle diverse; les uns crient, les autres se taisent, certains usent de la violence; chacun répond à sa manière à la douleur qui l’assaille : cris de désespoir, silence de résignation, vaine violence. Cette image de « l’homme enchaîné à sa propre souffrance », si bien évoquée par le poème de Véronique Tajo, ne va pas sans rappeler le thème de « la Liberté enchaîné » que l’on trouve aussi dans le poème  » Bidonvilles  » de Tavela Boni. Cette récurrence paraît significative d’une situation généralisée de douleur et de souffrance.

Ce long poème que constitue Latérite est bâti sur le modèle du récit avec ce ton particulier qu’à la poète de raconter avec des images, des rythmes et des accents qui ne sont pas sans rappeler une certaine oralité. Le retour de mots et de sonorités identiques associé aux images évoquant la douleur de vivre composent un air de chant triste qui dit les souffrances de la terre et éveille tout doucement un sentiment de révolte mais aussi d’impuissance :

Au fond de ton lit blanc

Tu caches tes brisures,

Tes journées sans compter,

Tes nuits à s’éveiller,

Tu revois les chemins parcourus,

Les mains tendues puis rejetées ;

Tu lis les lettres inachevées

Et tu te dis

Quelque  part

Des hommes meurent

Et des geôliers aboient

Un vieillard s’éternise,

L’envie a tout détruit ;

Tu regardes tes bas-quartiers

Et tes enfants morveux

Et quelque chose en toi

Eveille la solitude.

(Latérite, p. 68)

Le questionnement qu’une telle situation suscite semble sans fin :

Quel fardeau portez-vous

En ce monde immonde

Plus lourd  que la ville

Qui meurt avec ses plaies ?

Quelle puissance

Vous lie à cette terre frigide

Qui n’enfante des jumeaux

Qui n’élève des buildings

Que pour vous écraser

Sous les tonnes de béton

Et d’asphalte fumant ?

Vous les mangeurs

De restes, Les sans-logis,

Les sans-abri,

Quel regard portez-vous

Sur l’horizon en feu ?

(Latérite, pp. 24-25)

L’initiée (ici la poète) ne se contente pas de se lamenter sur la destinée tragique de ces mal-aimés de la société. Le but d’un rite initiatique réussi n’est-il pas de sortir vainqueur de l’épreuve ? La détermination que l’initiée acquiert tout au long de ce processus lui permet de prêter serment d’exécuter sa part du contrat social. C’est pourquoi Véronique Tadjo peut crier :

Nous bâtirons pour lui

Des fermes claires

Et des maisons en dur ;

Nous ouvrirons les livres

Et soignerons les plaies.

Nous donnerons un nom 

À chaque mendiant du coin

Et habillerons de basin

Les plus petits d’entre eux.

Il faut savoir bâtir

Sur les ruines des cités,

Savoir tracer

Les chemins de liberté.

(Latérite, p. 22)

Latérite, comme nous avons pu le constater dans les premiers extraits, renferme en filigrane un discours amoureux. Évoquée pêle-mêle au passé et au présent, cette histoire d’amour apparaît comme une toile de fond permanente ; jamais disparue ni toujours omniprésente, elle reste discrète, furtive, comme poussée par le vent du souvenir impérissable :

Exaltation

De mon identité sereine,

Tu nargues le ciel

Qui m’a donné la vie,

Tu nargues mes espoirs

Et mes refrains passés,

Tu bouscules mon ventre,

Orgasme

Au lendemain,

De ma frayeur

Tu es mon désir

Sur l’eau vive.

(Latérite, p. 36)

Rappelle-toi

Nos rires moissonnés

Dan s l’été de la ville, Nos mains ouvertes

Et nos espoirs d’hibiscus ;

Souviens-toi

Et ne renie jamais

Les moments simples

Qui furent les nôtres.

(Latérite, p. 38)

Viens te rincer

Dans mes bras tièdes

Et dans le tourbillon

De nos cœurs,

Déposer ta semence,

Faire l’amour

Au fond des yeux.

(Latérite, p. 39)

Cette histoire d’amour s’inscrit dans le parcours de la quête étant donné qu’elle comporte, elle aussi, des obstacles :

Ami aux mille regards

Homme balafon

Homme chasseur,

Homme Daba ;

Tour à tour

Gardien-prisonnier-voleur,

Pourquoi faut-il

Que je t’abandonne ?

Que j’abandonne

L’ouvrage du Tisserand,

Le kita aux couleurs chatoyantes,

Et de greniers pleins

Que j’abandonne la case

Sous les pluies torrentielles ?

(Latérite, pp. 44-45)

Le regret, comme une fatalité, plane :

J’aurais voulu

Vivre avec toi

Les heures de tes nuits

D’insomnie,

Balayer ta tristesse

Avec des rêves faits main,

Te donner des promesses,

Te dire des rendez-vous,

Mon ami

À la parole guerrière,

Laisse-moi déposer

Mes mains

Sur ton front dépouillé

De fioritures inutiles.

(Latérite, p. 46)

Le désespoir non plus, ne semble pas très loin. L’atmosphère lugubre du récit d’ouverture revient hanter les lieux :

Les jours n’avaient plus d’heures,

Les heures avaient perdu leurs minutes,

L’ennui tapissait l’atmosphère.

Et c’est ainsi que la terre bascula,

Que l’air perdit son parfum

Et que les oiseaux ne revinrent plus.

Soudain, plus rien n’avait d’importance.

Une tristesse infinie dessinait son sourire

Et elle se sentait seule.

La cité s’était vidée de son sang.

Partout où elle allait, elle croyait s’être perdue.

Il lui semblait que la solitude l’avait envahie

Jusqu’au fond de ses entrailles

Et qu’elle portait en elle un peu de désespoir.

(Latérite, p. 53)

Douleur, souffrance, désespoir balisent le long chemin de la quête initiatique de l’identité et de l’écriture. Porteur des plus grands espoirs, ce chemin est cependant marqué par la douleur d’écrire, le doute et l’angoisse de la page blanche.
L’expérience de la souffrance humaine reste permanente sous la plume des poètes africaines.

7. Bernadette Sanou

Bernadette Sanou qui est originaire du Burkina faso a choisi pour son premier recueil un titre qui évoque cette expérience particulière de la douleur. Parturition nous ouvre à ce domaine de la souffrance féminine et somme toute simplement humaine. Ce registre de la souffrance demeure ouvert avec Les tombes qui pleurent (LTQP) de sa jeune compatriote Pierrette Kanzié.

« Parturition » et « Les Tombes qui pleurent » : l’expérience de la douleur
Ces deux recueils baignent dans une atmosphère insupportable de souffrance où plane le voile d’une immense tristesse.

Parturition évoque une double douleur : celle des femmes mais aussi celle de toute une société dont le quotidien constitue une lutte permanente pour survivre. L’image saisissante des Tombes qui pleurent suffit à nous indiquer le ton du recueil.

À travers Parturition, Bernadette Sanou nous amène à découvrir et à appréhender la douleur qui frappe tous les niveaux de la vie sociale, à des degrés divers : sur les traits de la femme en couches, ceux du paysan qui trime sur une terre ingrate et aride, ceux défigurés de la fillette subissant le rite atroce de l’excision :

Je voulais simplement dire
Mon peuple
Faire mien le gamin tout nu
Au ventre bombé par la malnutrition
Mien le gamin en haillons
Traînant dans la poussière des rues
La peau du visage si blanchie par l’harmattan
Tendant aux passants une boîte de tomate vide
En guise de sébile
Mien, le vieil homme au talon crevassé
À même le sol sec.
Tirant et tirant encore la daba sur le sol sec.
Mienne, l’épouse pilant le mil pour la pâte du soir,
Pilant les feuilles de baobab sèches pour la sauce du soir
Et je quête en vain un goût de viande dans cette sauce.
Mienne, la triste cohorte de femmes
Vers un point d’eau lointain, incertain ;
Et sur leurs lèvres desséchées, un chant se meurt doucement
Mienne, la femme au ventre mûr revenant du champ :
Elle porte sur la tête un fagot de bois énorme
Et dans son dos le babil du bébé de l’an dernier.
Je voulais simplement dire
Mon peuple
Faire mienne la femme en couches qui s’éteint
La science des vieilles accoucheuses a failli,
Et les matrones du centre n’ont pu faire mieux.
Mienne, la fillette aux yeux hagards :
On la tient fermement, on lui écarte les jambes, brutalement
Et le couteau, souillé déjà
Arrache de sa gorge tendre un cri de douleur atroce !

(Parturition, p. 16)

La douleur se trouve comme tapie dans tous les recoins de l’espace social. Le quotidien en semble totalement imprégné. Lancinante, pernicieuse, elle est ressentie par tous les membres du corps social. Et la poète partage cette souffrance des siens. Toute sa préoccupation est centrée sur son peuple. Nous avons déjà pu constater comment les africaines se sentaient concernées par le destin de leurs sociétés, comment elles étaient animées du désir d’œuvrer à l’essor de celles – ci.
Comme une prière, Bernadette Sanou fait connaître son intention (Je voulais simplement dire Mon peuple). Rien d’autre ! Dire son peuple, dire ses malheurs, sa soif de vie, ses combats, voilà ce à quoi elle et ses consœurs se sentent portées. La répétition inlassable des possessifs Mon, Mien, Mienne témoigne de ce désir profond de fusion totale avec ce peuple. Les possessifs Mien, Mienne reviennent 8 fois dans cet extrait. C’est une peinture sociale complète qui décrit bien le sort de chaque catégorie; que ce soit celle des enfants, des femmes ou des vieillards, ces catégories partagent un destin commun, celui de la douleur et de la pauvreté. Elles demeurent les plus touchées par le fléau de la pauvreté notamment. L’image des enfants de la rue réduits à la mendicité reste atroce. Que dire du sort de la petite fille soumise au rite cruel de l’excision ? Que dire de celui des femmes elles – mêmes ? Leur situation, malgré les discours, ne s’est pas beaucoup améliorée. Cette douleur inqualifiable de la parturition évoque bien celle qui touche également le peuple et dont la cruauté révoltante ne peut qu’accroître la souffrance de ne pouvoir intervenir pour changer les choses. Le sentiment d’impuissance face aux drames est aussi douloureux que l’expérience de la douleur elle – même. L’impuissance peut se changer en culpabilité quand on sait que l’écrivain militant interprète sa fonction sociale comme une mission sacrée à accomplir. Les poètes africaines portent à l’égard de leurs peuples un amour qui a les accents et la couleur de la passion. Solidaires des opprimés, sensibles à l’injustice sociale, elles partagent leurs détresses et se sentent pleinement concernées par leur devenir qu’elles portent en elles comme une quête douloureuse. Les défis sont énormes, les espoirs, immenses. Combler tous ces espoirs, voilà la nature de la clause du contrat qui lie ces poètes à leurs sociétés. Ainsi, Bernadette Sanou ne se lasse pas d’insister jusqu’à atteindre son objectif. Sa supplique se fait à l’image de sa société, lente, longue et douloureuse :

Je voulais simplement dire
Mon peuple
Mienne aussi et mienne surtout
Cette foule, cette masse
Autour du cousin Mogoba
Et sur tous les visages la même anxiété douloureuse
Mienne, cette femme, là-bas, au fond de la cour ;
Elle frotte de ses mains le dos de la marmite sale
Et ses mains ont l’écaille du dos de la marmite
On la hèle, on lui apprend qu’à la ville
Son fils est élu député
Elle dit : Dépité ?
Et s’en réjouit si peu que mon cœur se glace…
Je voulais simplement dire
Mon peuple
Miens tous ces regards vides

Autour du cousin Mogoba.

(Parturition, p. 24.)

L’image de la parturition constitue un double symbole, celui d’un malaise social qui se dit en termes d’être et d’avoir. Racontée comme un conte, l’histoire du peuple que les femmes africaines portent en elles est pourtant un drame qui se joue au quotidien, dans le même décor, avec les mêmes acteurs et les mêmes spectateurs.
L’assurance de la victoire finale rythme la marche de la poète Sanou et de son peuple. La persévérance face à l’adversité et la ténacité à continuer le combat se puisent dans cette force que constitue leur union qui semble parfaite. Main dans la main, chaque pas dans la douleur se fait moins pesant et devient du coup, un pas d’espoir vers la liberté. La lutte contre le morne quotidien pour des lendemains meilleurs devient le leitmotiv de leur quête. Le plan d’action est ainsi tracé mais l’espace des urgences se prolonge, interminable. La préoccupation de la poète se fixera donc sur ces urgences plus importantes que l’expérimentation formelle. Sa poétique sera une requête polie, exprimée comme une excuse :

Que ma voix ne vous lasse point…
Cherchez ma poésie
Ailleurs que dans le jeu de mots savants
Ailleurs que dans l’image bien éclatante
Et si bien trouvée !
Cherchez ma poésie
Dans le marché central, dans la rue
Et dans les yeux ternes
Du gamin affamé
Mais surtout, mais par dessus – tout :
Que ma voix ne vous lasse point…

(Parturition, p. 13)

L’expérience de la douleur dévoilée à travers Parturition se continue à d’autres échelles, sur d’autres fronts, car la douleur domine le quotidien et y est inscrite comme un programme inévitable :

J’arrête
Mais mon pays, lui, continue, morne, lent et
Douloureux
J’arrête
Mais ma hargne, elle, persiste
Et ne me quitte pas
Mais mon corps reste lourd
Et les larmes de mes yeux s’écoulent
Gouttes de sang amer, flux et reflux
Sur mon peuple et mon pays

(Parturition, p. 38)

Rythme monotone, cadence lente et douloureuse à l’image de ce pays, la marche s’avère très rude. Faite d’arrêts et de reprises, l’évolution de la quête a tendance à stagner à cause de la douleur et de la tristesse omniprésente.

8. Pierrette Kanzie

… La tristesse ambiante relevée dans les poèmes de Bernadette Sanou est contagieuse. C’est comme si cette dernière avait passé le relais à sa compatriote burnikabè Pierrette Kanzié qui nous introduit dans un univers où les larmes continuent de couler amèrement, longuement. Les Tombes qui pleurent s’ouvrent sur une impression de profonde détresse :

Femme !
O femme !
Le monde,
Le monde est petit,
Pour contenir les larmes,
Des larmes mémorables,
Des larmes d’outre-tombe.
Vivre, c’est mourir.
Mourir, c’est
Revivre une vie nouvelle

(LTQP, p. 6)

Le contexte autour duquel se déploie le recueil est marqué par la douleur. La répétition lente, à peine murmurée (Femme! O femme ! Le monde est petit) témoigne de l’acuité de la douleur qui étreint, étouffe et donne au poème un air de longue complainte. La personne éplorée a du mal, de la peine à laisser sortir ces mots d’elle; c’est comme si elle n’y parvenait qu’au prix de mille efforts. Les pleurs l’envahissent et, comme un torrent, s’écoulent abondamment. Tout autour inspire la peur ; l’atmosphère qui s’en dégage est lugubre, sinistre :

Il est minuit.
L’oiseau de nuit chante.
Les tombes,
Des tombes juvéniles pleurent.
Les temps sont tristes

(LTQP, p. 6).

Une peine immense se dégage de chaque vers. Les larmes baignent et ruissellent sans cesse. Tel un leitmotiv, un triste refrain rythme ce poème d’un seul souffle, dit comme une très longue incantation, avec un second refrain tout aussi morose :

Les tombes
Des tombes juvéniles pleurent;
Les temps sont tristes
Le glas des mondes sonne;

Écoutez la voix
La voix du silence.
L’écho gronde.
L’écho lugubre
Des ténèbres grondent

Ces deux refrains qui reviennent toutes les deux pages de manière alternée, du début à la fin du recueil, amplifient et répandent une triste musique évoquant le silence et l’effroi.

La conscience de l’impuissance face à la mort crée un tel sentiment de découragement que la personne éplorée se convainc que la vie équivaut à la mort; une lueur d’espoir semble pourtant jaillir et l’habiter, qui lui fait percevoir la mort comme l’espérance d’une vie nouvelle. En réalité, cette espérance en la vie nouvelle cache un désespoir sans nom. C’est un univers morne, déprimant, fait de pleurs incessants. Des larmes, encore des larmes, rien que des larmes, la vie se résume à cela.

Les pleurs font partie de la vie mais lorsque la vie ne devient que pleurs, la lassitude et le pessimisme planent tout autour. Le recueil demeure ainsi parsemé de notes si tristes qu’il inspire des frissons :

Il est des âmes qui rient,
Il est des âmes qui pleurent.
Et celles qui rient
Sont celles qui pleurent.
Voyageurs
Des temps nouveaux,
Les mondes
Sont faits pour mourir;
Riez avec la mort,
Pleurez avec la vie.
L’oiseau de nuit chante;
La voix du désespoir parle ;
Les vies appellent la mort ;
On vit pour pleurer
On naît pour pleurer;
On meurt pour pleurer
Les souffles nocturnes
Caressent les visages endoloris ;
Tout s’éteint ;
Tout s’éteint ;
Sur les voies de ces mondes,
Les tombes,
Des tombes juvéniles pleurent ;
Les temps sont tristes,
Le glas des mondes sonne ;

(LTQP, pp. 36-38)

Plus rien ne vit ; tout s’éteint à petit feu sous le coup du chagrin. Le désespoir emplit l’horizon de voile effroyable et l’absurdité, telle une déesse maléfique, étend ses tentacules (Riez avec la mort, Pleurez avec la vie). L’emprise du malheur se révèle tellement forte qu’on la sent omniprésente. C’est comme si tout prenait forme dans ce moule de la souffrance, comme si rien d’autre n’existait encore :

Mes larmes seront continues
Comme l’averse.
Mes yeux
Demeurent tristes.
Vois-tu, fils
Le destin
Est une somme de malheurs;
La vie,
Un voyage dans des larmes;
On ne sent
Que le malheur,
Le malheur
Qui oppresse ;
On ne voit
Que des âmes
Des âmes
Enveloppées de douleur.
On ne voit
Que des larmes,
Des larmes
Qui maudissent
Des larmes qui tuent.

(LTQP, pp.26-28)

Nous sommes dans un univers sens dessus dessous où les voix se taisent et où le silence parle. L’ordre établi est renversé ; tout fonctionne à l’envers. En fait, quand la douleur investit les lieux, plus rien n’a d’importance :

Les morts chantent,
Dans leur antre de solitude,
Dans leur antre lugubre.
Les jours sont macabres.
Écoutez la voix
La voix du silence.
L’écho gronde,
L’écho lugubre
Des ténèbres gronde.
Les bouches n’ont plus de voix.
Les rires saignent
Les vies sont en sursis.

(LTQP, p. 9)

Nous sommes dans une structure sociale où est célébré le culte des morts. Les croyances millénaires, profondément ancrées au sein de ces sociétés traditionnelles, veulent que les morts ne soient pas morts. C’est ainsi que nous retrouvons dans le recueil de Kanzié, des dialogues déchirants entre une mère éplorée et son fils, parti pour le voyage éternel :

Fils !
O Fils !
Cesse
Les sanglots.
Les morts
Ne pleurent plus.
Les âmes sont en deuil!
Va !
Va !
Ma réponse,
Je te rejoindrai
Entends l’au revoir des cœurs,
Des cœurs qui souffrent.

O femme !
Si tu pars,
Si tu pars,
Dans le lointain pays,
Tends-moi les bras
Tes bras maternels.

(LTQP, pp. 10-11 et pp. 18-19)

Cet échange entre la mère et le fils laisse transparaître un besoin de consolation réciproque. Habituellement, ce sont les vivants qui pleurent et qui ont besoin d’être consolés. Au sein de cet espace où l’ordre est inversé, où les morts ne sont pas morts, les vivants peuvent consoler les morts et vice – versa. Lorsque les morts cohabitent harmonieusement avec les vivants comme le suggèrent les croyances religieuses, ils ont voix au chapitre plus que les vivants eux-mêmes :

Mort !
O Mort
Les morts diront
Leur dernier mot
Dis tes apophtegmes
O cœur loquace,
D’une voix
D’une voix limpide et pure

(LTQP, pp 28-29)

L’apostrophe paraît d’autant plus absurde à première vue qu’elle interpelle une absence (Mort! O mort) qui, pourtant, n’en est pas moins présente aux yeux de la personne qui croit en sa manifestation. C’est la symbolique d’un mode de vie qui transparaît à travers cet humour plutôt macabre. Devant l’adversité quotidienne contre laquelle les forces humaines sont bien impuissantes, le recours à la dérision apparaît comme une thérapie pour ne pas sombrer dans la folie. On invoque les ancêtres comme protecteurs lors des cérémonies rituelles parce qu’on les croit capables d’intercéder dans l’au-delà pour ceux qui n’y sont pas encore :

Ancêtres,
Accueillez cette âme,
Accueillez cette jeune âme ;

(LTQP, p. 35)

Le dialogue entre les vivants et les morts se poursuit au-delà de la séparation physique. Les cœurs unis le demeurent, au-delà de la mort. Ces liens dépassent ceux de la mort et les brisent totalement selon les croyances du milieu :

Femme !
O Femme !
Cœur solitaire
Au milieu
Des images brisées,
Console
Console-moi ;
Tu sais
L’endurance
Est la réponse à la vie.

Fils !
O Fils !
Cesse tes sanglots
Les morts ne pleurent plus ;
Dors,
Dors en paix ;
Demain sera meilleur
Pour les cœurs essoufflés,
Un paradis,
Pour les âmes de l’enfer ;

(LTQP, pp.45-47)

La consolation devient réciproque mais elle n’atténue pas pour autant la douleur, malgré la promesse d’un lendemain meilleur. Entre la mère et le fils, le pacte d’amour se veut éternel. Ainsi, quand la mort s’interpose, une rage folle envahit la mère dépossédée, qui, impuissante, n’a plus que la révolte comme langage. Des entrailles, monte alors une sourde complainte, insaisissable, poignante, mais, hélas, vaine :

Départ !
O pur départ !
Mais pourquoi donc
Séparer les cœurs
Déjà liés du sang maternel ?
Pourquoi ?
Mais pourquoi donc
Briser les cordons ombilicaux ?
Alors, berce,
Berce mon âme
Par la chanson de l’oubli,
Dans l’empire de la peur,
Dans l’antre de l’angoisse.
Vie !
O vie !
Demain sera mon calvaire ;

(LTQP, pp. 53-54)

À ces questions existentielles, seul, l’écho de la résignation semble répondre. Cependant, l’oubli ne devient jamais total ; on vit avec la douleur, on apprend à l’apprivoiser mais l’existence ne pourra plus jamais être la même, car les morsures du souvenir resurgiront toujours (Demain sera mon calvaire).

Le vide qui se présente dans de telles circonstances inspire souvent un profond sentiment d’amertume, de désespoir, de révolte. Surgissent alors des paroles empreintes de frustration et de douleur vive où la lassitude, telle une massue, s’abat de tout son poids :

Vie !
O vie !
Seras-tu toujours
La digne compagne
De la mort ou son ennemie ?
En ton sein reposent
Des cœurs de tristesse,
Des voix sans voix.
Ma réponse, je te rejoindrai
Sans regret
O fils !
Écoute le chant,
Le chant des agonisants

(LTQP, pp. 54-56)

Le contraste de la vie qui alterne des séquences joyeuses et douloureuses d’un même chant, demeure difficile à supporter. Lorsque les forces manquent, l’espoir aussi s’amenuise et le fardeau se fait pesant. Seules les notes moroses de la mélancolie s’égrènent, au rythme de la douleur lancinante :

La vie chante ;
Les tombes
Des tombes juvéniles pleurent;
Les temps sont tristes
Le glas des monde sonne ;
Fils de la douleur
Fils des peines
Martyre des temps passés
Va!
Va sans regret !
Les temps
Planteront des jacinthes
Sur ta tombe ;
Fils,
Fils, la terre préserve
Les tombes qui pleurent.

(LTQP, pp. 60-61)

La quête identitaire et l’expérience de la douleur nous ont ouvert les portes d’un univers où la souffrance, les larmes et la tristesse hantent le quotidien. Reflets d’une meurtrissure sociale profonde, ces expériences illustrent le parcours paradoxal qu’est la vie elle-même, faite de contrastes, d’oppositions, de hauts et de bas.

9. Pour conclure

Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes
mains douces plus que fourrure,
Là-haut les palmes balancées qui bruissent dans la haute
brise nocturne
 

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir,
bouche qui fait lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémit aux caresses
ferventes du Vent d’Est
 

À ces chants nostalgiques, hommages éternels à des femmes idéalisées à l’extrême dont on cherche vainement l’existence, les femmes répondent par des chants aux sonorités autres et dont les accents n’égrènent pas toujours la mélodie du paradis perdu que les hommes s’évertuent à trouver dans ces femmes qu’ils chantent :

Les poètes du couvre-feu les poètes du
couvre – femme les poètes te couvrent de
fleurs sales du village de la participation
du linge propre de la conciliation toi
l’illuminée sans lumière toi l’ouvrière au
noir au noir sans voix toi la somme
des bluffs libres comme le vent

(GDS, p. 54)

Même si tous les poètes et romanciers africains n’ont pas représenté la femme africaine à partir de leurs désirs ou fantasmes, il reste néanmoins que la vision idéaliste d’une Afrique paisible et prospère symbolisée par la femme, amante et mère, a du mal à s’effacer de l’imaginaire de nombre d’entre eux qui semblent en avoir besoin pour se ressourcer. Or, les femmes ne veulent plus se contenter de cette image ainsi que l’a si bien exprimé Mariama Bâ :

Les chants nostalgiques dédiés à la mère africaine confondue dans les angoisses d’homme à la Mère Afrique ne nous suffisent plus. Il faut donner à la femme noire dans la littérature africaine une dimension à la mesure de son engagement prouvé à côté de l’homme dans les batailles de libération, une dimension à la mesure de ses capacités démontrées dans le développement économique de notre pays. Cette place ne lui reviendra pas sans sa participation effective.

Ce message de l’une des pionnières du roman africain féminin a trouvé un écho chez ses consœurs dont l’exaspération face à cette image surannée d’elles, les a tout naturellement conduites vers la création de personnages rebelles qui leur ressemblent et dont le message de contestation ébranle la tradition :

Aujourd’hui nous irons faire du bruit
de l’autre côté du Mur la frontière à trouer
comme un essaim d’abeilles sans passeport
comme un nuage de criquets sur
Johannesburg sur Pretoria nous
irons ensemble comme un nuage fondant
chanter un requiem noir pour l’Apartheid

(GDS, p. 60)

La toile de fond pour les poètes comme pour les romancières est un espace de lutte effrénée contre un quotidien fait de douleur, de pleurs, de misères; on voit alors se déployer des figures de femmes révoltées contre un statut social imposé arbitrairement et décidées à mener leur propre quête jusqu’au bout. Des femmes atypiques apparaissent alors qui prennent leur destinée en main et remettent en cause les traditions. Les poètes décrivent des femmes qui disent leur désir sans honte, crient leur révolte face aux misères et aux injustices sociales. L’image des femmes soumises à leurs maris ou à leurs pères, absentes du champ social où tout se joue, s’évanouit peu à peu. Le décor change et les acteurs avec lui.

En se réappropriant l’image longtemps tronquée d’elles-mêmes, les femmes poètes essaient d’en donner le meilleur reflet possible, à leur manière et indépendamment de leurs confrères. La rébellion contre un discours hégémonique dominant s’organise à travers la création de personnages évoluant dans des conditions nouvelles et véhiculant un discours différent. Une ère nouvelle a commencé et l’histoire d’une autre écriture en train de se faire en témoigne. La poésie africaine au féminin ne chante pas les valeurs perdues de la Négritude, elle ne s’inscrit pas plus dans le discours féministe occidental, mais elle professe simplement l’existence des femmes africaines et exige qu’on prête attention à la voix de ces dernières.

Le premier acte de rébellion des écrivaines et poètes a consisté à braver les interdits, à briser le tabou du silence et à prendre la parole afin de raconter leur propre histoire sans intermédiaires mais comme le résume à merveille Nafissatou Diallo :

Écrire pour dire qu’on a aimé père et mère? La bonne nouvelle ! J’espère avoir fait un peu plus, avoir été au-delà des tabous du silence qui règne sur nos émotions.

Poétiquement vôtre.

Un texte pour finir cet article par du très beau : Odeur de la terre mouillée après la pluie : J’aimerais…

vendredi 29 mai 2009, à 12h16

Discrètement, comme un voleur,
Le soleil se glissât à ma fenêtre ce matin
Dois-je me lever ? J’aimerais rester sur mon lit
Juste quelques minutes !

J’aimerais rester sous ma couverture et dormir
Sans soucis, sans obligations ni chagrin
J’aimerais tout simplement dormir
Avoir la tête bien vide et sereine

J’aimerais avoir une journée sans confusion
Une journée de paix et de quiétude
Sans le bruit d’une alarme ni celui d’un train
J’aimerais me réveiller avec un sourire aux lèvres

J’aimerais qu’il pleuve aujourd’hui
J’aimerais m’asseoir sous la pluie
Ecouter son crépitement sur le sol
Et sentir l’odeur de la terre mouillée

J’aimerais être plus proche du ciel
Pour lui implorer sa sagesse
Pour qu’il me rende saine et heureuse
J’aimerais, j’aimerais… vivre.

Isabelle S. Nana ; Burkina-Faso


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