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L’homosexualité au Burkina Faso
Propos recueillis par Ramata Soré – L’Evénement – Déc. 2001. Ces propos ont été relayés sur ce blog car ils me semblent refléter assez réellement l’opinion de l’essentiel de la population rurale de Yako face à ce problème de l’homosexualité ; il est bien entendu que cela ne signifie en rien que j’en cautionne les affirmations qu’ils colportent. Jean-Pierre Caillon.
Il n’est pas facile de parler d’homosexualité. Particulièrement dans ces sociétés encore très à cheval sur certains principes fondateurs de la société humaine. Même dans les milieux a priori ouverts sur le monde extérieur : chercheurs, enseignants de l’Université de Ouagadougou, députés, citoyens dits « cultivés » on évite soigneusement la question. Et pourtant, elle est là à nos portes. Même si Ouagadougou n’est ni Sodome ni Gomorrhe, ces symboles impies de la fornication dont parle la Bible, et même s’il n’y a pas encore de » gay pride » sur l’avenue Bassawarga ou Kwamé Nkrumah, il convient d’en prendre conscience : l’homosexualité existe bel et bien au Pays des Hommes intègres. Pour s’en convaincre, une sortie nocturne, sur l’avenue Kwamé Nkrumah, renseigne sur la présence d’une » communauté homo » au Faso. Pauvre Simon ! Et dire qu’il n’y a pas longtemps, ce sont les prostituées femmes qu’il voulait déloger de ces lieux. Faut-il faire comme s’il n’y a rien ? Comme si le phénomène n’existait pas ? Les » puritanistes » seront très sûrement enclins à procéder ainsi, comme si en parler c’était en soi faire exister le phénomène. Dans une société démocratique, la meilleure façon de traiter les problèmes, c’est d’en parler. Et c’est ce que nous avons choisi de faire. Dans les années 1970, au Burkina Faso, la minijupe était bannie et les filles qui la portaient étaient très mal vues. Un arrêté ministériel sous le régime Lamizana l’avait frappée d’interdiction. Cette décision n’a pas connu d’abrogation jusqu’à nos jours, mais elle n’expose plus la femme en muni jupe à la vindicte populaire. La société évolue et les mœurs avec. A l’exemple de la mini jupe, peut-être que dans quelques années, l’homosexualité sera aussi » une banale affaire « . Même si nous convenons que les deux problèmes ne se situent pas au même niveau.
Un homme peut-il aimer son camarade garçon ?
La question vaut aussi pour la femme qui aimerait une autre femme. Dans une société où la sexualité est réservée à la reproduction, donc à la pérennisation de l’espèce, l’homosexualité ne peut être acceptée. Elle signifierait stérilité et mort de l’espèce. Pour l’instant, le plaisir n’est pas le but premier de l’acte sexuel, c’est un adjuvant. Au-delà de la répugnance pour l’homosexualité, il y a un acte de conservation, de préservation. C’est ainsi que Ramata Soré, journaliste, approche le problème, en affichant d’entrée de jeu des arguments hautement judéo-chrétiens… Cheveux noirs coupés à ras, moustache et barbe, superbement taillés, forment une couronne autour de la bouche. Une raie de toisons sous la lèvre inférieure renforce les signes de virilité d’Henri, un nom d’emprunt, jeune burkinabè de 26 ans. Il vient de prendre une douche. Une serviette autour de la taille, Henri se pommade le corps qui n’est ni trop maigre ni trop gras. Un tricot noir moulant fait ressortir son buste. Homosexuel, Henri l’est depuis l’enfance.
En cette soirée du mercredi 16 février 2005, la concession familiale d’Henri est inondée par la pénombre. Tout au fond, des rayons lumineux jaillissent d’une chambre sur la porte ouverte. Les murs de cette chambre sont d’un bleu ciel immaculé dont les bords inférieurs sont peints en marron. Un matelas, enveloppé dans un drap gris, est posé sur le sol recouvert d’un tapis bleu turquoise aux motifs carrés. Une fille et un jeune homme affalés y font la causette. Eux également sont homosexuels. A l’angle gauche de la pièce, sur une table, se trouve une grande valise pleine de vêtements soigneusement rangés. A l’angle droit est posé un énorme pot en paille avec à l’intérieur, des balais décoratifs multicolores à dominance rouge. En haut, deux étagères. L’une est en verre. Dessus, sont posés des verres à champagne, et à vin, etc. Sur l’autre étagère, en bois peint en blanc, une petite boîte blanche en carton, une gamme variée de pommades corporelles pour femme, des flacons de parfum. De femme, il n’y en a point dans cette chambre, du moins c’est Henri la femme. « J’ai un corps d’homme mais je suis femme dans ma tête. Je raisonne comme une femme », précise-t-il, de sa voix douce. Sa féminité, il la montre et la vit, en nouant un pagne ou une serviette autour des reins lorsqu’il est à la maison, par une démarche ondulante avec des gestuelles sensuelles, par le fait de se pommader… « Nous avons grandi ensemble dans le même quartier et je l’ai toujours connu efféminé », déclare l’un de ses amis d’enfance. Ayant, quatre frères et sœurs, tous hétérosexuels, Henri est le seul de sa famille à aimer les hommes et à avoir des relations sexuelles avec eux. Pour lui, il est » né homosexuel « .
Annick, avec son prénom de circonstance, est une jeune fille de 32 ans. Elle est lesbienne, c’est-à-dire qu’elle a des rapports intimes avec une autre fille. Il y a cinq ans de cela, une nuit, elle surprend son petit ami dans les bras d’une fille. C’est la déception. Les larmes aux yeux, elle court se confier à l’une de ses amies. De consolatrice, cette dernière, dès ce moment, remplace le petit copain infidèle. » Depuis le regard des garçons m’insupporte et je les hais! « , lance Annick. Maintenant poursuit-elle, elle a » un prince charmant [c'est une fille] qui me fait vivre une romance faite de simplicité. Nous nous aimons sincèrement. Et je sais qu’il ne me trahira pas « .
Le rejet de la société :
Le plus difficile pour les homosexuels n’est pas tant leurs pratiques sexuelles, mais le fait de s’accepter et de faire leur coming-out. Autrement dit, se faire admettre par la société en se montrant au grand jour en tant qu’homosexuels et assumer leur homosexualité. Cette impossibilité de s’afficher se révèle très douloureuse pour eux. » Ce n’est pas facile de vivre son homosexualité et d’en parler à quelqu’un. Ni à sa famille, ni à ses amis. Personne ne peut comprendre ce que c’est qu’être homosexuel ! Les rares personnes qui le savent me demandent pourquoi une belle fille comme moi couche avec une autre fille « , affirme Annick qui auparavant n’avait jamais eu d’attirance pour d’autres femmes. » Tout parent voudrait que son enfant suive la norme de la société. » » Les miens le prenaient très mal et ne concevaient pas que je sois homosexuel « , confie Henri. A l’école primaire, du fait qu’il était un garçonnet efféminé, il a été la risée de ses camarades de classe et des autres enfants du quartier. C’est à l’âge de 14 ans qu’il prend conscience de sa situation. » Une fois que j’ai su que j’étais homosexuel, je me suis accepté et j’ai assumé » dit-il. La norme de comportement sexuel au Burkina Faso est l’hétérosexualité. Face donc à l’homosexualité, les attitudes varient, allant de l’incompréhension à l’exclusion. » Moi homme, en regardant une femme bien habillée, j’y trouve un certain plaisir et j’ai des sentiments. Et je n’arrive pas à comprendre que certains hommes désirent d’autres hommes. Si telle était l’attitude de leurs parents, seraient-ils nés? « , se demande Aboubacar, étudiant en droit. Avant de renchérir : » Je pense qu’il faut enfermer tous ces homosexuels. Ce sont des malades. D’ailleurs, le député burkinabè, qui osera voter une loi afin que notre société reconnaisse l’homosexualité, fera une insulte au genre humain. Il ne mérite pas sa place à l’Assemblée nationale « . Marianne, enseignante de profession et croyante, dénonce les efforts de certaines personnes » à démontrer que l’homosexualité est une chose naturelle, et qu’à côté des hétérosexuels, il y a les homosexuels, comme il y aurait, par exemple, les Blancs et les Noirs. J’ai naïvement, toujours pensé que l’homme et la femme allaient si bien ensemble, et qu’ils étaient faits l’un pour l’autre « . Léon pense qu’il faut éradiquer l’homosexualité avec le soutien du droit en prenant en compte les aspirations du peuple. » Or les aspirations du peuple burkinabè en matière de relation, c’est le mariage homme-femme « . Patrick, lui a été désappointé : » j’ai été déçu de découvrir qu’une personne que j’estime beaucoup est homosexuelle. Dès cet instant, j’ai eu de la peine pour lui et pour moi parce que je ne peux pas comprendre qu’en Afrique, un jeune homme beau, élégant soit homosexuel « . Pour Dieudonné, imprimeur, les homosexuels » sont des malades qui, à force de copier le Blanc deviennent moins que des animaux. Ils ont perdu la raison. Les animaux sont encore mieux que ces personnes car je n’ai jamais vu deux chiens ou deux chattes s’accoupler. Les rapports qu’ils entretiennent sont des actes contre nature qu’il faut réprimer avec la dernière énergie « .
Pour certaines personnes, l’homosexualité est le résultat de la dégradation des mœurs face à un système éducatif destructeur qui n’exalte pas les valeurs des sociétés traditionnelles burkinabè et ne fait que pousser les jeunes à consommer aveuglement tout ce qui vient de l’Occident. Ce rejet de l’homosexualité, de l’appréciation personnelle, va jusqu’à à la discrimination, à l’agression verbale et physique. » Une fois, nous sommes allés dans un bar et on a refusé de nous servir parce que nous étions gays « , dénonce Henri. Les homosexuels ne fréquentent pas de lieux de divertissement qui leur sont propres. Mais lorsqu’ils prennent l’habitude d’un lieu, cet endroit est étiqueté et les personnes qui ne veulent pas les côtoyer se mettent à déserter ces endroits. Ils se plaignent également du harcèlement policier qui n’y manque pas. Les personnes qui stigmatisent les homosexuels (gays ou lesbiennes) sont appelées homophobes par les homosexuels. L’homophobie, comme la définit Annick, » est le fait de déconsidérer et de dévaluer la sexualité des hommes qui font l’amour entre eux, ou des femmes entre elles « . Mais on trouve aussi des Burkinabè tolérants qui essayent de comprendre le comportement des homosexuels en analysant le contexte mondial. » Du moment que l’être humain a pu modifier sa sexualité par l’usage des contraceptifs, pour ne pas agir comme les animaux programmés pour avoir des rapports sexuels et dès lors que l’on considère que l’amour n’est plus un moyen de la procréation mais un moyen de plaisir, on ne peut pas considérer l’homosexualité comme une déviance, car la procréation n’est plus l’élément essentiel dans les rapports sexuels, c’est le plaisir. Si l’on part du postulat que faire l’amour, c’est procréer, en ce moment, l’on peut dire que l’homosexualité est une déviance. Or ici, ce n’est pas le cas. Si une personne ne trouve pas son plaisir avec une autre de même sexe qu’elle, pourquoi lui interdire cela « , soutient Luc Ibriga, enseignant à l’Unité de recherche et de formation en sciences juridiques et politique de l’Université de Ouagadougou. Quelques personnes restent indifférentes à la pratique homosexuelle. » Si c’est leur nature, il n’y a pas à être spécialement fier d’être homosexuel, pas plus que d’être hétérosexuel « , lance serein, Madi, fonctionnaire. D’autres émettent des inquiétudes. » Chaque citoyen doit assumer sa part de responsabilité par rapport à ce phénomène, sinon cela sera un désastre pour notre société et ce, lorsque ces homosexuels profitant de la tolérance et de l’indifférence vont commencer à réclamer des droits « . Pour l’heure, les homosexuels burkinabè ne pensent pas à une quelconque revendication de droits. » La société burkinabè est vraiment homophobe et elle n’est pas prête à nous laisser nous exprimer. Ce qui fait que nous sommes discrets « , constate Henri. A force de subir les différents types de discriminations, Henri ne s’en émeut plus. Ce qui importe pour lui, c’est l’attitude de ses parents à son endroit. » Par amour pour moi, ma mère, mes frères et sœurs ont fini par accepter mon homosexualité « . » Si tu écoutes les autres, tu pleures dans un coin toute ta vie, donc, ça ne sert à rien de les écouter. Je suis ce que je suis « , dit Annick en hochant les épaules. Ils mènent leur vie comme tout le monde. Même, l’amour fait partie de leur épanouissement.
De l’amour comme chez les hétérosexuels « C’est pas parce qu’on est homosexuel qu’on n’est pas humain, ce n’est pas parce qu’on est gay qu’on est anormal. Nous sommes comme les autres « , soutient Henri. Pour lui tout comme pour Annick, le fait que dans un couple homosexuel » masculin « , l’un des partenaires se comporte comme une femme et l’autre comme un homme est pour suivre la nature des choses. » La sexualité, disent-ils, ne définit pas la qualité de l’Homme. Tout se passe dans la tête « . Puis Henri de renchérir, » moi par exemple, je suis efféminé et dans mon couple, je suis la femme. J’ai besoin d’un homme qui va m’aimer, qui va s’afficher avec moi et me présenter comme sa femme « . Les homosexuels aiment donc un partenaire comme les hétérosexuels aiment le leur. Très souvent les homosexuels burkinabè ont pour partenaires » des Européens parce qu’avec eux, au moins, on se sent à l’aise. J’ai vécu 5 ans avec un Français et dans ses bras, je me sentais femme, aimée, dorlotée. Avec les Noirs, ce n’est pas possible. Ils sont avec toi juste parce qu’ils veulent coucher mais refuse de s’afficher « , se désole Henri. Certains gays ou lesbiennes burkinabè tentent aussi de dissimuler leurs préférences sexuelles en épousant une femme ou un homme pour déjouer la vigilance de la société. Ni Annick ni Henri ne comptent avoir ou adopter des enfants. Pour eux : » la société burkinabè est homophobe. Avoir un enfant ou en élever serait le marginaliser avec les moqueries, les insultes, les actes discriminatoires « . Et Aboubacar de s’écrier : » Qui va accoucher afin qu’eux, ils adoptent !? » Notre contexte social n’est pas favorable et prêt à accepter que les homosexuels revendiquent le droit de se marier ou d’avoir des enfants comme sous d’autres cieux. Tout comme, il y a des prostitués hétérosexuels, il en existe également homosexuels fréquentés par des hommes ou femmes mariés, par des solitaires ou aventuriers d’un soir. De fait, il y a des homosexuels qui couchent juste pour le plaisir, les fantasmes, satisfaire une curiosité, ou par vice. D’autres le font tout simplement pour de l’argent. « Nous ne considérons pas ces personnes comme homosexuels car l’homosexualité ne se résume pas à une pratique sexuelle, ce n’est pas un métier, c’est un mode de vie », martèle Henri. Dans notre société, l’hétérosexualité est identifiée comme la norme sexuelle. A peine si l’on parle de l’homosexualité. Pourtant, les homosexuels existent. L’arrivée timide et discrète de la communauté transgenre (transsexuel, travestie…), où chacun se définit en fonction du genre psychique qu’il ressent comme le sien, et ce, sans considération de ses organes génitaux, va tout déranger
Chrétienté et Islam : L’homosexualité, le péché à combattre ;
Le terme de sodomie vient du nom de la ville de Sodome. L’histoire de Sodome et de Gomorrhe, selon la Bible et le Coran, révèle que Dieu a détruit ces deux villes en faisant pleuvoir sur elles, du feu et du soufre. Pourquoi donc ? Selon les deux livres saints, c’est parce que : » Le cri contre Sodome et Gomorrhe s’est accru, et leur péché est énorme « . Les vieillards et les enfants dont Loth était le prophète, » lui dirent : Où sont les hommes qui sont entrés chez toi cette nuit ? Fais-les sortir vers nous, pour que nous les connaissions « . Genèse 19.5. Dans la Bible, » connaître » est utilisé dans le sens d’avoir des relations sexuelles. Lot comprit leurs intentions et proposa des membres de sa famille : » Voici, j’ai ici deux filles qui n’ont point connu d’homme ; je vous les amènerai dehors, et vous leur ferez ce qu’il vous plaira. Seulement, ne faites rien à ces hommes puisqu’ils sont venus à l’ombre de mon toit « . Genèse 19.8. La punition contre ceux qui pratiquent l’homosexualité est la mort, c’est pourquoi Dieu a détruit par le feu Gomorrhe et Sodome, villes où l’homosexualité était largement pratiquée. El hadj Adama Sakandé, premier vice-président de la communauté musulmane du Burkina affirme que » l’homosexualité qu’elle soit pratiquée par une femme ou par un homme, est sanctionnée par la loi islamique, la Charia « . Et cette sanction n’est rien d’autre que la mort. Dans l’Ancien testament ou Loi de Moïse, en Lévitique18.22., il est écrit : « Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination « . En Lévitique 20.13. , tous ceux qui s’adonnent à cette abomination seront « … punis de mort : leur sang retombera sur eux « . Dans le Nouveau Testament en 1 Corinthiens 6.9-10, Paul a écrit : » Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront point le royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les débauchés, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les homosexuels, ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les outrageux, ni les ravisseurs, n’hériteront le royaume de Dieu « . Aucun verset biblique n’utilise le terme homosexuel, selon l’abbé Valentin Nandnaba. Et d’expliquer » la Bible nous parle du mariage, de l’union entre une femme et un homme. C’est pourquoi il est dit que l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair. Les personnes qui pratiquent l’homosexualité, l’Eglise leur demande de cesser d’être chrétiens car elles sont toujours en état de péché mortel « . Le Vatican affirme que les pratiques homosexuelles sont des » péchés gravement contraires à la chasteté « , condamnés par les écritures. Le Saint siège voit, dans l’homosexualité, » un instrument du diable menaçant la société… une nouvelle idéologie du mal, peut-être plus insidieuse… « . L’Islam et la chrétienté burkinabè rejètent l’homosexualité. Ils ne sont pas prêts à accueillir en leur sein des homosexuels. Pourtant, certains homosexuels sont profondément croyants. » Je suis [croyant] et pécheur comme toute créature. Je sais que la religion interdit ce que je fais. Mais cela ne veut pas dire que ma religion me bannit. Lorsque, j’y vais j’essaie de ressembler aux autres croyants « , avoue Henri, un homosexuel. La Bible et le Coran sont, certes, des repères mais les religions subissent l’évolution sociale. Le sentiment religieux, qui s’est fortement effrité en Europe, soutient Marc, ex-séminariste, est à l’origine de la forte propension de leurs citoyens à l’homosexualité : » Ils n’ont plus de repères religieux, car ils ne croient plus en Dieu, pas plus qu’à la Bible et au Coran. Et lorsqu’une personne n’a plus de repère, elle agit comme elle le désire. Cet effritement commence en Afrique et notamment au Burkina Faso. Il nous faut donc faire attention et vite agir pour empêcher… « . Pour combattre l’homosexualité, Marc propose donc le rattachement de l’homme à Dieu avec le respect des dix commandements divins. El hadj Adama Sakandé de la communauté musulmane préconise : » d’inculquer aux enfants les valeurs culturelles et spirituelles, de respecter les principes d’éducation édictés par le Prophète Muhammad : de 0 à 7 ans, jouer avec l’enfant car il n’a pas la raison très développée. De 7 à 14 ans, l’éduquer en lui apprenant à faire ses prières, le jeûne. C’est à cet âge qu’on sépare les garçons et les filles. Les garçons doivent avoir les couchettes et les filles les leurs. Les enfants, dès lors, s’identifient aux rôles liés à leur sexe « .
La société traditionnelle et ses homosexuels
» Certaines personnes auraient tendance à dire que l’homosexualité n’existe pas chez nous, je n’en suis pas sûr. Partout, il y a des hommes et partout où il y a des sociétés, l’homosexualité a sûrement existé « , prévient Philipe Somé, psychologue. Pour l’enseignant Marius Luc Ibriga : » dans les milieux clos comme les internats de filles, de garçons, les prisons…, il y a des tendances homosexuelles qui s’expriment par des attouchements parce qu’à un certain moment l’Homme exprime le besoin de se lier à un autre, d’avoir des sentiments avec un autre et si à côté, il n’y a pas de sexe opposé, une fille ou un garçon, l’intéressé s’attache à une personne de même sexe que lui… « . L’homosexualité » peut exister de manière transitoire dans l’évolution de la personne. Elle peut se manifester pendant l’adolescence puis disparaître. Elle peut se pratiquer dans certains milieux clos, entre hommes ou entre femmes et disparaître quand ces milieux deviennent ouverts. Elle peut être une pratique exclusive chez certaines personnes. Elles optent définitivement pour telle préférence plutôt que pour telle autre. Cela se fait indépendamment de la société « , selon le psychologue Philipe Somé.
Dans, certaines sociétés burkinabè, les gardes chargés de surveiller les épouses du chef, subissaient les rituels de féminisation. Ils ont les cheveux tressés, portent des boucles et des pagnes… L’homosexualité, dans d’autres sociétés, était un rituel accompli par des initiés ou » avait une fonction exutoire « , déclare Philipe Somé. Selon Luc Ibriga, enseignant à l’Université de Ouagadougou, » l’homosexualité a été combattue de la manière la plus féroce, ce qui fait que même ceux qui avaient des penchants homosexuels ne pouvaient pas l’exprimer ouvertement « . Des sociétés ont créé des garde-fous pour contrôler ce travers. On assiste alors dans certaines cérémonies rituelles à des inversions de rôles, où l’homme devenait femme et la femme homme. » La société cherche toujours à contrôler, à maquiller et créer une sorte de théâtralisation pour récupérer ces risques de déviance « , renchérit un sociologue. Dans la tradition, la pratique homosexuelle était également camouflée par le fait que les intéressés se sont toujours mariés et avaient des enfants. L’homosexualité est considérée comme une déviance, par rapport à la norme établie dans la société. Et quand cette déviance dérange, les sphères et structures sociales s’y opposent et cherchent à contrôler ses membres par la ruse, l’écoute pour assurer le bon fonctionnement de la société. Dans le passé, l’homosexualité était considérée comme un comportement anormal et occasionnel, et non comme l’identité exclusive de certains individus. On savait que certaines personnes pratiquaient occasionnellement la sodomie, bien que cela soit condamné par la religion et par la société, mais il ne venait à l’esprit de personne qu’on pouvait être exclusivement homosexuel. A travers l’histoire et les civilisations, cette pratique sexuelle a été diversement traitée, parfois valorisée culturellement, souvent honnie et condamnée. » Comme toutes les minorités, les homosexuels ont été traités tout au long de l’histoire au gré des idéologies, des peurs et des fantasmes, des intérêts surtout de la majorité dominante « , conclut un sociologue
En Grèce, une pratique réservée à l’élite :
Dans la Grèce antique, on considérait que l’être humain en tant qu’homme de raison devait surpasser la pulsion sexuelle qui prône la reproduction de l’espèce. Les érudits ou intellectuels grecs s’adonnaient donc à l’homosexualité afin, selon eux, de surmonter la nature et d’imposer à celle-ci ce qu’ils voulaient. L’homosexualité n’était que la conséquence de ce que l’homme possède : la raison et l’intelligence. C’est en cela que dans la Grèce antique, ceux qui étaient homosexuels faisaient parties des classes les plus cultivées, les plus aisées.
Homosexualité et langage : C’est en 1869 que le terme » homosexualité » a été utilisé pour la première fois par un médecin hongrois. Les termes » homosexualité « , » hétérosexualité » avaient pour but de décrire les types de comportements sexuels. Dans les années 70, les homosexuels américains ont adopté le terme » gay « . Leur intention : affirmer que l’homosexualité engendre la joie et qu’elle n’est pas une » perversion « , ou une » déviation « . La » Gay pride « , c’est le sentiment de honte des homosexuels mué en fierté. Ils inventent alors le vocable » homophobes » pour définir les personnes qui ne les aiment pas et retournent donc l’accusation de désordre mental portée contre eux, à toute personne hostile à l’homosexualité. Depuis 1974, cette pratique sexuelle n’est plus considérée comme une maladie et ne fait donc plus partie du domaine médical.L’hétérosexualité, pratique devenue norme sociale
Pour Philippe Somé, psychologue exerçant à Ouagadougou, l’homosexualité est une forme de pratique sexuelle. Cette pratique prend de l’ampleur parce que le mode de vie burkinabè est en train de muer, d’une part et d’autre part parce que nos sociétés sont trop réceptives des phénomènes venant de l’extérieur.
Qu’est ce que l’homosexualité ? :
L’homosexualité est une pratique sexuelle où un homme, par exemple a de l’attirance sexuelle pour un autre homme ou une femme pour une femme. La pratique la plus répandue de la sexualité est l’hétérosexualité où ce sont les sexes différents qui s’attirent, qui se recherchent. C’est la plus généralisée, la plus pratiquée, la plus acceptée, donc l’on pense que c’est normal. Toute autre forme de sexualité, de pratique est jugée anormale. D’où le fait de mettre à l’index l’homosexualité.
Qui est homosexuel ? : La théorie psychologique et celle de Freud expliquent l’homosexualité par une identification symbolique, imaginaire, affective. Dans la famille les filles et les garçons sont éduqués par imitation. Ils voient les adultes agir, faire, se comporter, valoriser tel ou tel comportement et ils imitent, et s’identifient. Et généralement, le garçon finit par désirer être comme son père. La jeune fille veut être comme sa mère. Pour des raisons diverses, absence de l’un des parents, prégnance plus grande de l’un des parents, etc., le jeune garçon s’identifie à sa mère et veut être comme sa mère. Symboliquement, il va se comporter comme une femme. Inconsciemment, il s’identifie, a des désirs, des attitudes de femmes. Alors sa sexualité s’en trouve inversée et il va désirer comme partenaire un homme puisqu’il se sent plus ou moins femme. De la même façon, si une fille s’identifie à son père, elle aura des tendances, des allures, des désirs de garçon. Elle aura envie donc d’un partenaire femme puisqu’elle se sent plus ou moins garçon.A quel niveau se situe la bisexualité ?
C’est la possibilité pour une personne d’être homosexuelle ou hétérosexuelle selon les occasions. La bisexualité s’explique par le fait que la personne arrive à la fois à intégrer une identification masculine et féminine. Le bisexuel n’a pas d’identification tranchée.
Physiquement, comment peut-on reconnaître un homosexuel ?L’identification est assez visible quelquefois dans le comportement, la façon de parler, de se vêtir, d’être, de marcher… Parfois, cette apparence physique est trompeuse. Une femme peut avoir des attitudes d’homme et ne pas être homosexuelle, tout comme un homme peut être efféminé sans pour autant avoir des pratiques homosexuelles. D’aucuns disent que le rejet de la pratique homosexuelle est une façon inconsciente de refouler l’homosexualité qui existe en soi. Comment appréhendez-vous cette affirmation ? Il y a deux aspects à souligner dans cette assertion. Premièrement, dans la mesure où l’homosexualité n’est pas la pratique la plus répandue, elle devient anormale. Le normal serait ce que la plupart des gens font. L’exception serait l’anormal mis à l’index. De là, découle le second aspect. En raison de cette mise à l’index, une personne qui à des tendances homosexuelles se sent plus ou moins coupable. Elle se sent plus ou moins différente, plus ou moins dévalorisée, tend à rejeter ses pulsions, d’où cette affirmation.Plus le temps passe, plus des personnes, dans notre société, s’affichent comme homosexuelles. Comment expliquez-vous leur nombre croissant ?
Cela est dû au fait qu’on commence à en parler, à y regarder de près. Nous sommes tellement liés par la télévision, au cinéma, au monde occidental qu’on s’aperçoit que l’homosexualité n’est plus un problème. Il y a des gens qui sont fiers de leur homosexualité, qui le montrent. Il y a des associations qui revendiquent le mariage et il y a des pays qui l’acceptent. Il y a une permissivité, une présence, sinon d’acceptation de pratiques venues d’ailleurs. Cela ne veut pas pour autant dire que cela n’existait pas avant. Aujourd’hui, on peut en parler. Donc évidemment, on s’en perçoit davantage.Quel doit être l’attitude de notre société face à l’homosexualité ?
Il faut être tolérant vis-à-vis non pas de l’homosexualité mais de l’homosexuel. Il ne sert à rien d’avoir des propos durs et excessifs. L’attitude recommandée est de se poser la question du pourquoi de cette forme de sexualité, d’essayer de comprendre. On ne choisit pas, je le pense, de devenir homosexuel, on a été élevé d’une certaine manière, on s’est identifié d’une certaine manière et maintenant on subit plus ou moins cette tendance. Ce destin individuel dépend donc de l’histoire de chaque personne. Ce n’est pas en mettant à l’index qu’on résout le problème. On a l’inverse de ce qui se manifeste ici dans la société occidentale. Non seulement, on tolère, on comprend, mais on exalte, on défile, on est fier, on revendique, on se marie. Est-ce qu’on n’est pas passé d’un excès de réprobation à un excès d’acceptation. La situation la plus équilibrée est simplement celle du psychologue qui constate, voilà des hommes, des pratiques, des réalités humaines.
De l’évolution de notre société ?
La mondialisation ne se fait pas seulement au niveau économique, politique, social, culturel, c’est également au niveau des mœurs, des pratiques, des comportements. Il y aura une uniformisation des mœurs qui tendra vers le modèle occidental, je ne dis pas que c’est le meilleur. Mais, c’est le plus prégnant, c’est le plus fort, c’est celui qui se vend le mieux, c’est celui qui s’exporte le plus, c’est celui qui domine. Chacun peut se battre à son niveau pour ce qu’il pense être la société idéale. Et c’est par l’éducation, la sensibilisation, le vécu social qu’on peut y parvenir. Selon la force de cette mobilisation, le succès serait au rendez-vous ou pas. Le plus difficile aujourd’hui est d’avoir une morale sexuelle acceptée et acceptable parce que la morale traditionnelle qui prône l’interdit sexuel est battue en brèche. Et on ne sait plus ce qu’il faut prôner.
Y a-t-il des homosexuels chez les Lyela ?
Article écrit par Pierre Bamony et découvert sur le site » hommes-et-faits.com «
Nous avons opté, dans ces recherches sur les Lyéla, pour le présupposé suivant : l’anthropologie, en tant que science générale de l’Homme, concerne tous les aspects de la dimension humaine. En ce sens, même si l’anthropologie africaniste, du moins, celle que nous connaissons, occulte la question de l’homosexualité chez les peuples sub-sahariens, nous avons choisi de nous interroger sur cette question, même si l’échantillon sur lequel nous nous fonderons pour en parler paraît scandaleusement insignifiant. Il le paraît, certes, faute d’une attention suffisante à ce phénomène. A cet égard, et jusqu’à ces dernières années, nous raisonnions comme tout le monde. En effet, nous nous fondions sur notre ignorance de ce phénomène, à tout le moins, de manque de preuves visibles, réelles, expérimentales même pour soutenir mordicus, face à nos interlocuteurs qu’un tel phénomène ne saurait exister chez les peuples que nous prétendions bien connaître. Notre position, comme le commun des individus dont la conscience est pétrie de dogmatismes infondés, d’idées préconçues, de certitudes absurdes, se fondait sur un postulat de principe : de ce que nous ne voyions pas dans la vie de tous les jours nous concluions, sans démonstration ni preuves, de son impossibilité d’existence. Nous avions une position similaire, comme beaucoup de gens dénués de puissance de sorcellerie que les sorciers ne peuvent exister jusqu’à nos expériences amères de ces dernières années, à notre brutal et douloureux réveil face à ce phénomène. Cependant, avant d’en venir à l’analyse comportementale des individus de notre échantillon, tâchons de comprendre ce phénomène humain d’un point de vue global. Nous verrons, d’abord, qu’il est aussi ancien que la longue histoire de l’Humanité ; ensuite, nous donnerons un bref aperçu des débats contradictoires qu’il suscite en science, des certitudes acquises en psychanalyse sur sa nature ; enfin, nous évoquerons sa place dans quelques travaux anthropologiques, notamment ceux de Margaret Mead.
Chapitre I L’histoire des peuples nous apprend que, non seulement la pratique homosexuelle, mais même les comportements de certains individus inclinent à les qualifier comme ayant des mœurs sexuelles du semblable. Déjà, dans l’Ancien Testament, ce phénomène est évoqué à maintes reprises. Mais, le fait qui demeure remarquable est la colère de Dieu contre Sodome et Gomorrhe (Gn. 19, 1 à 29). En effet, les mœurs sexuelles de cette ville où toutes les pratiques sexuelles paraissaient permises, dont les formes d’amour du même ou du semblable – et ceci de façon irréfragable – ont mis le Dieu hébreux tellement en colère qu’il la détruisit avec violence et fracas et décima toute sa population, sauf Loth et ses filles, qui avaient trouvé grâce à ses yeux. Une telle pratique, sans aucune explication, semble, pour les auteurs de la Bible moralement condamnable. Mais, la condamnation n’enlève pas pour autant l’effectivité du phénomène. Il est même possible d’interpréter le fait que Dieu ait sévèrement puni cette ville résulte plutôt de l’excès de ces mœurs sexuelles. Le passage que nous évoquons montre comment Loth a été assailli par les habitants de la ville qui voulaient contraindre ses hôtes (les anges de Dieu se manifestant sous des formes humaines) aux pratiques de leurs mœurs. Par rapport à cette condamnation sans appel des mœurs sexuelles entre sexes semblables, Platon est, sans doute l’un des rares auteurs de l’Antiquité à tenter d’apporter une explication de type rationnel à ce phénomène. Pour montrer le caractère archétypal des diverses formes de tendances sexuelles chez les hommes, ce philosophe se fonde, en de pareils cas, sur le mythe fondateur et originaire des réalités humaines. Dans le Banquet, le discours d’Aristophane évoque longuement, par le biais d’un mythe, entre autres, les amours androgynes mâles : « Ceux qui sont une moitié de mâle… aiment les hommes et prennent plaisir à coucher avec eux et à être dans leurs bras… sont parmi les meilleurs parce qu’ils sont les plus mâles de la nature. Certains disent qu’ils sont sans pudeur, c’est une erreur : ce n’est point par impudence, mais par hardiesse, courage et virilité qu’ils agissent ainsi… et en ceci une preuve convaincante, c’est que, quand ils ont atteint leur complet développement, les garçons de cette nature sont les seuls qui se consacrent au gouvernement des Etat » [1964 : 51]. Même si Aristophane, en tant que citoyen grec, privilégie forcément les amours entre mâles, ce que Platon essaie de nous enseigner est clair : chaque individu, durant toute sa vie est à la recherche de son âme sœur. Cette recherche résulte des prédispositions des êtres humains en vertu de leur appariement originel. Ainsi, selon cet auteur, les individus qui ont été associés au sexe opposé sont exclusivement préoccupés de rechercher et de trouver leur moitié dans la figure d’une femme. Il pense, d’ailleurs, que les conjoints de ce type sont, en général, infidèles. En revanche, les individus issus d’un couple archétypal du même sexe sont les meilleurs parce qu’ils sont mieux adaptés au monde et au gouvernement des affaires du monde. Les couples homosexuels masculins, en particulier, sont ordonnés aux postes de commandement. Un tel mythe invite à comprendre la place de ce type de mœurs sexuelles dans la société grecque. En effet, André Bernand, tout autant qu’Elisabeth Badinter soulignent, dans leurs travaux respectifs, le caractère ordinaire de telles mœurs dans la Grèce antique. Le premier montre que le mode d’éducation des adolescents, leur attachement aux enseignements, à la formation auprès d’un adulte, approfondit les liens humains entre les uns et les autres et peut même, le plus souvent, aller au-delà de la simple éducation : ils se transforment en amour. Mais, ce sont les relations sexuelles entre un maître et un disciple qui sont les plus courantes comme l’écrit André Bernand : » De douze à dix-huit ans, en effet, l’adolescent, tout en restant sous la tutelle de sa famille et sous la surveillance du sophroniste et, à la palestre ou au gymnase, du gymnasiarque, pouvait se mettre sous la protection d’un adulte auquel il témoignait son affection en lui permettant le coït anal ou inter crural » [1991 : 34]. Ainsi, reconnaît-il, on ne peut pas dire que la société de la Grèce antique tolérait les amours homosexuelles en raison de leur dimension courante et fort répandues. Bien au contraire, l’hétérosexualité avait été comme bannie de l’agora. Néanmoins, cette société n’admettait qu’une seule forme de relation homosexuelle : celle qui se pratiquait entre professeur et disciple. A l’inverse, la copulation entre deux adultes, en raison du rôle passif tenu par l’un d’eux, était proscrite. Cette posture lui semblait indigne du rang d’un homme libre à qui il sied de soumettre les adolescents à ses besoins sexuels. Pour parvenir à ses fins, tous les moyens sont bons, y compris magiques. Ceux-ci, selon cet auteur, apparaissent comme un art efficace de séduction des jeunes adolescents. » L’homme qui souhaitait susciter l’amour d’un garçon pouvait lui aussi recourir aux charmes. Quoique les textes magiques ne donnent le plus souvent que le nom de la mère de l’intéressé sans préciser sa condition ni son âge, on peut dire qu’il s’agit généralement d’un jeune homme convoité par un adulte » (p. 294). On comprend que, de nos jours, dans sa recherche sur la genèse » De l’identité masculine », Elisabeth Badinter ose parler de » pédagogie homosexuelle ». Son intention n’est pas de faire l’apologie de ce type de mœurs. Elle se contente d’analyser un état de fait qui a eu cours dans l’histoire humaine et qui se pratiquait jusque récemment chez des peuples d’Océanie. « La pédagogie homosexuelle…, écrit-elle, est l’apprentissage de la virilité par le biais de l’homosexualité. Idée étrange pour bon nombre d’entre nous, qui recèle pourtant une vérité cachée. La pédagogie homosexuelle, beaucoup plus ancienne qu’on ne le croit souvent, apparaît dans des sociétés où la virilité a statut de valeur morale absolue » [1991 : 121]. Pour montrer cette « vérité cachée », l’auteur s’appuie sur une riche et abondante documentation qui confirme ces pratiques humaines, vieilles et répandues. Chez les Hellènes, l’œuvre majeure d’Homère, l’Iliade, est un bel éloge poétique, non seulement de la beauté des corps athlétiques d’adolescents et d’adultes, mais, au-delà de la plastique, des champs de la grandeur des sentiments amoureux dont l’exemple le plus éminent est, sans conteste, celui d’Achille et de Patrocle. On connaît le grand amour du sage empereur romain Hadrien pour son favori Antinoüs dont il vénéra la mémoire, de façon officielle, après la mort précoce de celui-ci. Cette « pédagogie homosexuelle » est constante de l’Antiquité grecque à la civilisation romaine, des pays scandinaves du Moyen-âge aux Samouraïs japonais. Sa réalité n’est donc pas spécifique à un continent, à un ensemble de peuples qui seraient, par de telles pratiques sexuelles, moralement qualifiés de corrompus, dégénérescents, mais elle semble quasi universelle. On sait, depuis les travaux de Gilbert H. Herdt sur les populations guerrières Sambia et Baruya, soucieuses de leur masculinité qu’elles ont érigée au rang de valeur absolue, vitale pour leur survie biologique, cette « pédagogie homosexuelle »a été imposée entre adultes et adolescents comme une obligation. En d’autres termes, tout individu inquiet de la santé de sa virilité doit pratiquer, même à titre transitoire, l’homosexualité comme une véritable propédeutique à l’hétérosexualité. C’est, du moins, ce que reconnaît Elisabeth Badinter quand elle écrit que « Chez les Sambia, l’identité transmise par le sperme donne lieu à une fellation homosexuelle ritualisée. Les hommes considèrent l’insémination constante comme le seul moyen pour que les garçons grandissent et acquièrent la compétence virile… Fellation et copulation sont obligatoires dans un cadre ritualisé. Les garçons ne pratiquent la fellation qu’avec de jeunes célibataires qui n’ont pas eu de rapports sexuels avec des femmes, et donc n’ont pu être contaminés par elles. Mais la fellation n’est pas réciproque. Les pourvoyeurs de sperme n’en reçoivent pas. Désirer sucer le pénis d’un garçon pré pubère serait une perversion… » [1991 : 126].
Chapitre II
Malgré ces preuves générales du caractère naturel, normal même des relations homosexuelles, ce type de copulation et de liens humains du même sont toujours en question dans l’esprit de la majeure partie des gens et suscitent même des débats interminables. L’homosexualité est problématique à un double titre : d’un point psychanalytique, d’une part, et de l’autre, des études contemporaines sur le cerveau. Au début du XXe siècle, Freud a été le premier à proposer une explication de type scientifique de ce phénomène humain. Son analyse est la suivante : pour comprendre ce fait il faut partir de l’objet sexuel lui-même, qui autorise à parler de déviation. En reprenant le mythe originaire des êtres humains indivis, développé par Aristophane dans le Banquet de Platon, Freud propose la typologie ci-dessus : il y a, d’abord, ceux qu’il appelle « les invertis absolus », en l’occurrence, les homosexuels. Leur objet sexuel de prédilection est un individu du même sexe qu’eux ; ce qui, en revanche, provoque de leur part une indifférence totale pour les individus de sexe opposé, parfois même une profonde hostilité, voire une aversion sexuelle. Même s’il tente l’aventure, il n’y éprouvera aucun plaisir. Ensuite, il mentionne « les invertis amphigènes (hermaphrodisme psychosexuel ». II s’agit, de nos jours, des bisexuels. Ceux-ci copulent indifféremment avec l’un ou l’autre sexe, en éprouvant du plaisir sans aucun sentiment d’aversion. Ils ne cherchent pas à s’attacher à un objet sexuel exclusif comme source unique de plaisir. Enfin, Freud parle d’ « invertis occasionnels » [1977 : 19]. Ce type de relation résulte de contraintes extérieures aux individus ; parfois, de circonstances exceptionnelles. Ainsi, comme dans toutes les prisons du monde, il a lieu quand l’objet normal, en particulier, le sexe opposé, fait défaut pendant longtemps. Dès lors, on peut dire qu’il est lié soit à des circonstances extérieures, soit à l’influence d’un milieu humain donné. Cependant, il ne détermine pas, par après, le comportement sexuel définitif de ce type d’individus. Néanmoins, Freud reconnaît que, du fait de la norme sexuelle, c’est-à-dire L’hétérosexualité reproductrice et conservatrice de l’espèce humaine, l’inversion est perçue, considérée et jugée comme une perversion, voire une conduite dégénérescente. La raison de ce jugement est donnée par Freud lui-même : « L’inversion fut, d’abord, considérée comme le signe d’une dégénérescence nerveuse congénitale. Cela s’explique par le fait que les premières personnes chez lesquelles les médecins ont observé l’inversion étaient des névropathes, ou du moins en avaient toutes les apparences. Cette thèse contient deux affirmations qui doivent être jugées séparément l’inversion est congénitale, l’inversion est un signe de dégénérescence [1977 : 211]. Concernant la dernière thèse, Freud s’attache à réfuter l’abus de langage fort répandu en son temps. On considérait comme facteur susceptible de dégénérescence « toute manifestation pathologique dont l’étiologie n’est pas évidemment traumatique ou infectieuse » (p. 21). On ne peut parler, reconnaît Freud, de dégénérescence s’il n’y a pas d’altérations graves dans la fonction et les activités de l’individu et si d’autres déviations n’ont pas cours dans sa conduite ordinaire. En ce sens, les invertis ne peuvent être considérés comme des gens atteints de dégénérescence, hormis l’impérialisme de l’opinion, des dogmatismes religieux de bon aloi ; d’autant plus qu’on remarque même chez certains d’entre eux « un développement moral et intellectuel (qui) peut même avoir atteint un très haut degré »(P.22). En outre, ils ne sont pas atteints d’autres formes de déviations qu’on pourrait qualifier de graves. Dès lors, il faut rejeter ce terme de « dégénérescence » quant aux pratiques sexuelles – inverties, au moins pour deux raisons : d’abord, en vertu de l’ancienneté de telles pratiques dans les civilisations de l’antiquité, grecque et romaines, entre autres ; ensuite, parce que l’inversion sexuelle se pratique chez des peuples non- européens qu’on ne qualifie pas pour autant de dégénérescents. Quant au caractère « congénital » de l’inversion sexuelle, on en débat encore de nos jours, notamment, depuis la publication de Simon Levay sur l’origine génétique-ou supposée comme telle- de l’homosexualité. De quoi s’agit-il ? Sans approfondir les recherches de ce savant, ce qui n’est pas l’objet principal de notre analyse ici, on peut dire que l’intention de Levay est honorable, sincère et bonne : il veut contribuer, par un éclairage génétique sur les structures du cerveau qui modèle, en partie du moins, le comportement humain, y compris sexuel, à combattre les opinions du vulgaire sur les homosexuels. Ce savant fonde ses analyses de ces phénomènes sur deux études différentes : d’abord, il s’appuie sur les travaux de Geoffrey Raisman et son équipe de l’Université d’Oxford, effectuées dans les années 1960 sur les animaux. Il s’agit de rechercher, dans le cerveau, la cause du dimorphisme sexuel. Ces recherches et, bien d’autres semblables, l’ont amené à constater qu’il y avait une nuance de taille de l’organisation synaptique dans les zones de l’hypothalamus, en particulier, dans un conglomérat de cellules dit du noyau de l’aire pré optique. Cette découverte a conduit ces savants à affirmer que le volume du noyau de l’aire pré optique est plus important chez les mâles que chez les femelles. En conséquence, la recherche neuro anatomique amène à établir, d’une part, des différences entre le cerveau des hommes et celui des femmes et, de l’autre, entre le cerveau des hétérosexuels et celui des homosexuels. Ensuite, encouragé par ces premiers résultats, Simon Levay s’emploie à examiner, dans les années 1990, quelques cerveaux humains pour voir s’il existe une différence de taille de cette zone (neurones de l’aire pré optique médiane) selon l’attirance sexuelle des individus. A cette fin, il se livre à l’examen de l’hypothalamus de dix-neuf homosexuels, victimes du SIDA et seize hétérosexuels parmi lesquels six sont également décédés de la même maladie. Nous passons sous silence la minutie de ses mesures et de ses examens. La lecture qu’il donne du résultat de ses recherches est la suivante : « L’interprétation la plus simple de ces résultats est d’admettre que la région Xq28 du chromosome X contient un gène dont dépendent les préférences sexuelles des hommes. Cette thèse est celle qui montre le mieux que l’homosexualité humaine est soumise à des facteurs héréditaires, et c’est aujourd’hui la plus convaincante, parce que les chercheurs ont directement examiné l’information génétique, l’A.D.N. Toutefois, les résultats devront être confirmés. Plusieurs découvertes de gènes associés à des traits de la personnalité ont été réfutés, et le gène qui semble lié à l’homosexualité n’a pas encore été isolé »[" Pour la Science ", 35]. Cette dernière nuance qui, à nos yeux, doit toujours faire la différence entre les expériences scientifiques concrètes et l’interprétation de leurs résultats dans laquelle le scientifique ne peut faire l’économie d’une certaine philosophie, fruit de sa vision du monde, a permis à William Byne d’apporter quelques nuances de taille. Dans un article sur les « Les limites des preuves biologiques de l’homosexualité » [" Pour la Science ", 36], il pense qu’on n’est pas encore loin du préjugé vulgaire selon lequel les homosexuels masculins sont efféminés et les saphistes, masculinisées. Dès lors, on confine l’homosexualité dans un schéma immuable en raison de son caractère inné ou génétique et on proscrit du même coup toute liberté du choix des partenaires sexuels. II conteste même la validité de l’hypothèse de Simon Levay en montrant qu’il est, sans doute, fallacieux de déterminer les choix des partenaires sexuels sous le seul angle de la dysmorphie. Mieux, ils sont polymorphes. On peut admettre, selon William Byne, dans l’état actuel des recherches et du fait de leurs caractères lacunaires qui ne permettent pas d’avoir des données précises et exactes, voire, en un sens, du fait de l’insuffisance des connaissances qu’on peut en tirer, que ce ne serait pas scientifiquement raisonnable de se fonder sur elles pour déterminer exactement l’orientation sexuelle des individus. Ces études n’apportent pas encore une information incontestable sur les mécanismes génétiques de transmission de l’homosexualité, ainsi qu’il l’explique lui-même dans cette Revue : « Toutes les données sur l’existence de caractères biologiques innés responsables de l’homosexualité sont discutables : les études génétiques pâtissent de la confusion inévitable entre l’acquis et l’inné, qui entrave les études de la transmission héréditaires des caractères psychologiques. Les travaux sur le cerveau reposent sur des hypothèses douteuses, d’après lesquelles le cerveau des hommes n’est pas identique à celui des femmes. Les mécanismes biologiques qui ont été proposé pour expliquer l’homosexualité masculine ne s’appliquent généralement pas à l’homosexualité féminine. (P.36.) En fait, la pertinence de cet article réside dans la volonté du scientifique de montrer que l’homme échappe, en partie, en tant que sujet libre, aux purs mécanismes ou déterminismes rigides du fonctionnement biochimiques de son corps. Même s’il est mû par l’influence de ses hormones, il a suffisamment de ressources spirituelles pour les réguler et prendre ainsi une distance raisonnable par rapport à leur pouvoir en lui. Les recherches biologiques doivent contribuer à montrer que le tempérament, tout autant que l’environnement familial, ne sont pas forcément décisifs dans le choix des partenaires sexuels, entre autres phénomènes ou conduites humains. Selon William Byne, « les réponses aux questions sur le débat de l’origine de l’homosexualité se ne trouvent peut-être pas dans la biologie du cerveau, mais dans les cultures que ces cerveaux ont créées » (p. 41). C’est justement dans ce sens qu’il nous possible de replacer les travaux de Margaret Mead sur certaines populations de l’Océanie. Chapitre III
On peut considérer la plastique de l’enfant comme une nature neutre susceptible de prendre toutes les figures possibles sous l’influence des éducations reçues (familiale, milieu socioprofessionnel, école, lieu de travail, culture etc.,). Au niveau sexuel, on ne peut pas dire qu’il y ait prédétermination systématique et absolu du choix des partenaires ou objets sexuels. Même sur ce point, la sexualité, c’est-à-dire la libido, semble plutôt perverse dès lors qu’elle est susceptible de s’adonner à toutes les sources possibles de plaisir, en dehors de toute considération morale judéo-chrétienne. C’est en ce sens que les analyses de Mead sur la plastique indéterminée de l’enfant nous paraissent universelles par leur pertinence. Mead reconnaît que « …c’est la nécessité devant laquelle se trouve tout individu, d’avoir les milles et une raisons affectives approuvées non seulement par une société donnée à une époque déterminée, mais par l’ensemble de son propre sexe par opposition à l’autre, qui, de multiple façons conditionne l’évolution de l’enfant et est à l’origine de tant d’inadaptations sociales. Beaucoup attribuent celles-ci à une « homosexualité latente ». Mais cette opinion est précisément déterminée par l’existence d’une dualité de tempérament reconnue par notre société ; c’est le diagnostic a priori d’un effet, non le diagnostic d’une cause. C’est un jugement qui s’applique non seulement à l’inverti mais aux individus infiniment plus nombreux qui s’écartent du comportement défini par la société pour leur sexe » [1978 : 272]. A partir de ces données générales, elle montre que, chez les Chambuli, par exemple, les rapports, au niveau comportemental, entre les deux sexes sont fort complexes. Ainsi, par leur nom même, les hommes sont, en apparence, considérés comme les chefs de famille et, à ce titre, maîtres des épouses autant que des propriétés, comme les demeures. En fait, et de façon sous-jacente, seules les femmes déterminent le pouvoir réel et prennent des initiatives. Au niveau sexuel, la société organise des fêtes au cours desquelles deux catégories de masques se manifestent : les hommes mûrs portent des masques mâles, et les plus jeunes se glissent sous des masques femelles. Ces jeunes gens se plaisent à jouer des invertis en se mêlant au groupe des femmes. Sous cette pseudo-apparence liée à l’ambiance festive, ils se livrent complaisamment à une parodie d’homosexualité. A cette parodie, les femmes prennent part activement. Selon Mead, en effet, « avant l’arrivée des masques, les femmes s’amusent à mimer entre elles des rapports sexuels » [1977 : 231]. Dans cette société, la parodie publique et festive permet de brouiller les pistes de la dichotomie sexuelle, de faire éclater les frontières étanches entre chaque catégorie de sexe. Les deux sexes miment l’amour du même sans l’accompagner de pratiques effectives, pour indiquer, à tout le moins, sa possibilité. L’amour du même, sous sa figure théâtrale, ne semble pas être frappée d’abjection morale, d’un anathème religieux de type judéo-chrétien. En analysant la place des individus qu’elle qualifie d’ « atypiques « , en l’occurrence, les invertis psycho-sexuels, elle montre même que si le comportement ordinaire de ceux-ci les dispose à vivre comme des étrangers au milieu de leurs civilisations, comme celles des Arapesh et des Mundugumor, il n’en demeure pas moins qu’ils sont considérés comme parfaitement normaux. En raison de leur vie psycho-sexuelle, les invertis masculins éprouvent des sentiments féminins qui, dans d’autres sociétés où ils seraient à contre sens de leur organisation sexuée, seraient, pour eux, causes de tourments et de beaucoup de souffrances. Or, dans ces deux sociétés, il n’en est rien comme le montre l’exemple qu’elle donne d’un « individu atypique »: « Ombléan aimait certes les enfants, et ne ménageait pas sa peine pour nourrir une vaste famille : on ne prétendait pas pour cela qu’il n’agissait pas en homme, et personne ne l’accusait d’être efféminé. En aimant les enfants, l’ordre et la tranquillité, il se conduisait peut-être comme certains blancs, comme les hommes d’une tribu inconnue, mais certainement pas plus comme une femme mundugumor que comme un homme de cette même tribu. II convient de noter qu’il n’y avait pas d’homosexualité ni chez les Mundugumor ni chez les Arapesh »[1977 : 262]. L’évocation de ce fait nous permet d’aborder l’objet de cette analyse, à savoir : y a-t-il de l’homosexualité, au niveau des conduites du moins, chez les Lyéla ? En vertu de l’ensemble des analyses précédentes, nous ne pouvons pas raisonnablement douter d’une telle éventualité ; à moins d’admettre que les peuples sub-sahariens soient des humains exceptionnels, ce qui reste à prouver. Les cas que nous évoquerons jouissent, de la part des Lyéla, d’une reconnaissance effective ou implicite de la singularité de leur état d’ « individus atypiques » selon l’expression de Margaret Mead. Certes, l’impératif catégorique, chez les Lyéla, qui oblige tout le monde à se marier, à procréer et à éviter ainsi la possibilité du désordre moral qui pourrait résulter du statut de femmes non mariées, dès lors qu’ils se fondent sur le principe de la faiblesse des hommes pour l’attrait de l’autre sexe, par exemple des femmes célibataires, rend presqu’impossible l’effectivité de copulations homosexuelles. Il ne viendrait pas à l’idée d’un Lyél de solliciter un autre dans ce sens : au mieux, il serait ridiculisé et traité de dément ; au pire, il serait battu, humilié physiquement et moralement par tout le monde. Cependant, si nous ne pouvons parler objectivement de relations homosexuelles chez ce peuple, il existe néanmoins des « individus atypiques » comme le montre l’exemple des trois personnes ci-après. Le premier est celui de Bewalkiéla Bamouni ; le second est celui de l’un de ses fils, Bessana Barnabé Bamouni ; le troisième, une jeune femme, Edua, habitant à Goumédyr (Réo), comme les deux premiers. D’abord, Bewalkéla Bamouni était un polygame, père de nombreux enfants. Mais, comme chef de sa cour, il n’habitait pas dans la maison de la première épouse comme le veut la coutume lyél, car l’architectonique d’une enceinte familiale ou cour obéit toujours à des normes strictes. Bien au contraire, cet homme se construisit une maison, à l’image de celles des femmes, mitoyenne à celle de sa première épouse, pour respecter les règles de l’habitat. En fait, il avait agi ainsi pour les raisons suivantes : il avait tenu à décorer lui-même sa maison selon son goût, et non selon celui de ses femmes. Il disposait, à l’entrée de la pièce principale, d’un pot en terre comme une réserve d’eau potable. Il le remplissait lui-même en allant chercher l’eau au puits devant sa cour selon le même mode de transport que les femmes. Certes, il ne cherchait pas la compagnie des femmes, mais il se distinguait quelque peu des hommes par des bijoux qu’il portait aux poignets. Il n’avait pas non plus besoin de ses femmes pour se faire à manger : il allait chercher lui-même du bois au champ et il prenait plaisir à faire sa propre cuisine. Il en servait, avec délicatesse, à ses visiteurs, gens du quartier, et ses hôtes venus de l’étranger. Il vécut ainsi, en assumant parfaitement sa fonction de chef de cour et ses autres responsabilités d’homme, jusqu’à sa mort. Nul ne s’offusquait de son comportement efféminé, de son choix d’assumer des tâches spécifiquement féminines selon le partage des travaux vitaux dans cette société. Sa manière d’être n’a pas dû apparaître comme une anomalie que les Lyéla s’évertuent, pourtant, à nier de diverses manières. Quant à son fils Barnabé Bessana Bamouni, il est le seul à avoir hérité du comportement de son père. Comme lui, il n’est pas efféminé et il a dû se marier selon l’exigence des coutumes lyéla. Mais, à l’inverse de son père, il ne semble pas avoir honoré pendant longtemps son devoir de mari. Il éprouve même de l’aversion pour ce type de relations sexuelles. Vivant à l’étranger et jouissant d’une plus grande liberté par rapport à l’omniprésence du regard de la famille, il dût vite y renoncer. En effet, après plusieurs années de mariage, on ne conçoit pas que le couple n’ait pas d’enfant. D’après des indiscrétions de son épouse, il serait devenu impuissant. Car même en partageant, par devoir, le même lit que son épouse, pour sauver les apparences sans doute, il s’abstient désormais de l’honorer sexuellement. Cette indifférence oblige, en général, toute femme, chez les Lyéla, à fuir son époux pour un autre homme ; ce geste indique qu’il n’y a pas de divorce du fait du mari, puisque le mariage y apparaît comme indéfectible. Le cas d’Edua ne pose aucun problème particulier à sa belle-famille puisqu’elle a enfanté. On sait seulement qu’elle a une plastique plutôt masculine. Elle agit en tout comme un homme et elle domine les situations, le jour. Cette domination sur les femmes de sa génération est grandement facilitée par sa voix qui s’impose aux autres. Elle s’acquitte naturellement de sa tâche de femme au quotidien ; ce qui ne la singularise pas malgré un comportement masculinisé. Cependant, en dehors des cas qui nous marqué et qui ne mettent pas en cause l’existence d’autres, il est raisonnable d’affirmer qu’en vertu des sécrétions hormonales auxquelles chaque sujet humain est soumis et auxquelles il répond selon la nature de son inhibition propre, donc, de l’impulsion de la nature, on peut parfaitement supposer les pratiques homosexuelles chez les adolescents. De sept ans jusqu’à l’âge de la puberté, voire jusqu’au mariage, les enfants et les grands adolescents partagent le même dortoir. Rien n’interdit de penser, à défaut de le prouver expérimentalement chez les Lyéla, des passages à l’acte avec les plus jeunes d’entre eux. Après tout, selon Jared Diamond, les relations sexuelles sont essentiellement pourvoyeuses de plaisir. D’après ses analyses, il faut chercher la réceptivité sexuelle permanente, entre autres de la femme, dans la recherche « du plaisir comme but premier de l’activité » [1999 : 80] sexuelle chez l’espèce humaine. Parmi les autres vivants, les femelles sont très souvent peu réceptives et l’accouplement n’a pas pour finalité première la recherche du plaisir mais la conservation et la perpétuation ou la survie de l’espèce elle-même. Mieux, « l’exception humaine que représente la dissimilation de l’ovulation, la réceptivité permanente et l’importance du plaisir dans notre sexualité, s’explique forcément par l’évolution » (p. 81). Dès lors, le but de la copulation n’est pas nécessairement la procréation comme l’enseigne le Judéo-christianisme, mais bien la recherche du plaisir. Quels que soient les moyens mis en œuvre pour atteindre ce but (hétéro ou homosexuels), ce qui importe, c’est la finalité : l’accomplissement du plaisir. Le but de la relation sexuelle, c’est, en dernier ressort, cet accomplissement du plaisir qui enferme l’être humain dans toutes les stratégies possibles pour y parvenir. Ces données nous enseignent que la répugnance que l’on peut éprouver pour les copulations homosexuelles n’est fondée que sur les représentations sociales, nos préjugés en quelque sorte. Les hommes tiennent fortement à leur reproduction qui n’est possible que dans l’hétérosexualité selon les voies dites naturelles. Celle-ci comporte donc toujours une utilité pour l’espèce dès lors qu’elle peut être génératrice de vies nouvelles, à l’encontre de l’homosexualité qui est perçue comme essentiellement fondée sur la recherche du plaisir. Comme l’écrit Margaret Mead, l’homosexualité ou l’hétérosexualité se ramène, en dernier ressort, au monde socioculturel, à l’univers réalisé par la civilisation qui influence les mentalités dans le sens du respect des formes d’expression sexuelle ou, au contraire, dans le sens de leur aversion. S’il y a du déterminisme des caractères individuels et de la préférence pour les objets sexuels, il faut les lier à l’essence particulière des sociétés humaines et à leur capacité du respect de la singularité des individus. C’est une telle pensée que Mead exprime quand elle écrit : « Si les traits de caractère que différentes sociétés considèrent comme propre à un sexe, ou à un autre ne le sont pas en réalité, mais sont seulement des virtualités communes à tous les humains, et qui ont été attribuées en partage soit aux hommes, soit aux femmes, l’existence de l’individu atypique- qui ne doit plus être alors accusé d’homosexualité latente- est inévitablement dans toute société qui établit des rapports artificiels entre, par exemple, le sexe et le courage, et un égotisme affirmé, ou encore le sexe et l’esprit de socialité. II faut ajouter que la nature réelle du tempérament des individus de chaque sexe ne correspond pas obligatoirement au rôle que la civilisation leur assigne, cela ne manque pas d’avoir des répercussions sur l’existence de ceux qui naissent doués du tempérament que la communauté attend d’eux » [1978 : 272-273]. Dans la perspective d’une telle analyse, nous pouvons dire qu’il doit y avoir des comportements homosexuels chez les Lyéla, même s’il est formellement impossible de montrer des actes copulatoires homosexuels avérés ; d’autant plus que dans ses recherches sur les Lyéla, Blaise Bayili mentionne une information pertinente sur ce point, qui nous avait échappé malgré plus de deux de décennies de recherches sur le terrain. En effet, comme le chef de terre a une place centrale, chez les Lyéla, son décès est perçu comme une quasi calamité, une catastrophe. La mort du garant de la stabilité, de la sécurité sociale, de l’ordre communautaire ouvre la voie symboliquement à l’instauration de toutes les formes de désordre possibles. C’est pourquoi, à l’occasion de la célébration de ses funérailles, dans beaucoup de villages, on permet une mise en scène de ce trouble de l’ordo reum. Ainsi, dans les villages Nuna (Nebwa), et Nebwela, la théâtralité de l’inversion des choses se joue sur le plan de la capture d’animaux domestiques et du pillage des vivres autorisé. En revanche, et c’est ce qui nous intéresse ici, avec les funérailles-réjouissances du kiè kébal ou chef de l’autel de terre, la femme qui est perçue sous une figure ambivalente, en profite pour la manifester de façon publique. Entres autres, elle va opérer, par une mise en scène autorisée, l’inversion des choses, des conventions, des mœurs et de l’ordre établis en s’appropriant la personnalité de la figure masculine, de la virilité. Elle indique ainsi, symboliquement, qu’elle incarne également la moitié masculine de l’être humain qui constitue, avec la féminine, sa complétude. C’est en ce sens qu’on peut comprendre les observations suivantes de Blaise Bayili : « Dans les régions siyalmà, yàmà, kwarmà et nepwàlmà, les femmes, par exemple, jouent le rôle des hommes en s’emparant des signes et symboles de la masculinité, de la virilité. Continuant de montrer leur figure positive (elles gardent leur charge de production et de reproduction des nourritures et de la société), elles montrent ainsi leur figure négative ; elles brisent les usages prescrits et renversent un ordre qui les fait mineures et subordonnées (rituellement dangereuses, elles sont associées à l’impureté, au mal, à la sorcellerie…). Leur rébellion symbolique par l’inversion des rôles traduit et impose finalement la reconnaissance qu’elles assument au sein de la société. Leur désordre s’inscrit dans l’ordre établi par les hommes » [1998 : 397]. Cet auteur ne fait pas la même analyse que nous-mêmes de ce phénomène. Outre ce premier sens qu’il lui confère, il nous semble qu’il est susceptible d’une autre lecture : tout en lui concédant ce sens, ici le mime de la virilité, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit fondamentalement de montrer la figure duale du sujet humain du point de vue de ses virtualités et effectivité sexuelles.
En définitive, à défaut de montrer l’existence réelle de mœurs homosexuelles chez les Lyéla, nous pouvons au moins la présupposer pendant la période de l’adolescence, même si l’onanisme semble plus répandu à cet âge : c’est une pratique courante chez les jeunes gens avant le mariage. Il se pourrait que dans les villes, des Lyéla, comme d’autres individus subsahariens, qui ne craignent plus d’afficher leurs mœurs homosexuelles, désormais libérés de la tutelle des traditions, fassent montre de façon manifeste de leur homosexualité. Sans doute, une telle exhibition publique, à l’ombre du silence des traditions et loin des mœurs culturelles, doit libérer psycho-sexuellement de tels individus dont on imagine la souffrance à vivre, comme tels, leur sexualité qui les détermine fondamentalement, dans ce contexte social d’hétérosexualité obligatoire.
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